Lettre ouverte à une jeune fille de 30 ans [3/4]
Peu nous importe donc de savoir ce que l’autre devient. Ca ne changera rien. Car au fond, chacun sait d’avance ce que l’autre devient. Ce qu’il fera vraiment ne sera au mieux qu’une confirmation de ce que nous nous figurons. Au pire, ce sera la fin de l’échange, pour éviter les scories sur les pentes d’un volcan, inoffensivement installé sur notre cœur. Plus couramment, ce sera la déception et l’incompréhension… le volcan s’éteint.
Pour moi, tu es peintre.
Je témoigne du clown triste, de la princesse en haillons, de la beauté actrice disparue, des palissades, de la pendue, des portraits brisés, de Don Quichotte qui était Don Juan, des murs de maison, des pans de couleur, des ponts, des plages qu’une mer efface, des collages à la grammaire rôdée, des autoportraits qui accusent.
Je revois des dessins sur un bout de papier aussi importants qu’un tableau à l’huile. Et ces toiles que tu ne savais finir sur lesquelles tu peignais autre chose. L’odeur de la térébenthine assassine, le parfum de ces disparus que le jour n’a pas vus. Les styles facilement reproduits, ta signature ou son absence sur tes heures de transe.
Et cet instinct qui m’assurait que pour ses contemporains, le peintre laisse apparaître son caractère et non ses œuvres.
Là, c'est l'écrivain qui parle.
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La vie m’est supportable en tant que roman. Je suis son personnage, je l’interprète : c’est ma vie. Je suis son personnage, je l’écris : c’est mon livre. Notre chapitre n’est ni le premier, ni le dernier. Il est conséquent et déterminant. Il aurait pu tuer ses suites possibles mais nous sommes chanceux, il leur a donné un rythme. Ce chapitre ensemble, ce sont beaucoup de choses en commun. Des mots, des phrases, des paragraphes identiques. Un inciput à quatre mains emmêlées, une fin dans l’empoignade.
Chacun a cependant sa façon de lire. Mon ton qui détone ou le tien qui étonne, un étranger entendrait deux histoires différentes.
Mon ton qui détone quand j’évoque nos habits noirs à l’hôtel de ville, la poignée de témoins de notre mariage, encore tous en vie, ta première place à l’université, loin de ta vallée, ta déprime – dépression ?, la vie d’art triste, ton talent, l’incongruité, ton immiscibilité, ta jalousie, ton courage, les leçons, l’autisme, tes doutes, des amis, des aimants, une trahison, la même depuis toujours, sauf qu’elle me concernait désormais.
Ton ton qui étonne sur mes mains, vides des photos voilées de notre voyage de noce, un coussin comme une peau de chagrin, mon ascendant, tu me descends, un don de tout, une crispation et l’avarice des expressions du corps quand l’âme souffre tant, mon absence, mon boulot, notre gagne-pain, mon entreprise, ma fidélité, mes amis, un enfant, non pas d’enfant, une torpeur, tes torpilles, mes tant pis.
Au début de l'histoire, une jeune fille qui a seize ans fait l'amour avec un jeune homme qui en a vingt. Chacun se dépasse, chacun s'oublie pour être ce qu'ils voudraient. Autour d'eux, on ne participe pas à la comédie, on ne fait rien pour empêcher la tragédie.
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Au début de l’histoire, une jeune fille qui a seize ans fait l’amour avec un jeune homme qui en a vingt. Ils se fascinent, ils se reconnaissent, ils misent l’un sur l’autre. Dans une galaxie loin d'ici, ils ont raison.
Ils sont jeunes et ont tout de leur vie à apprendre. Comment apprendre devant celui qu’on aime ? Comment progresser devant celle qu’on aime ? Nous n’avons pas su répondre en chœur. A la fin de l’histoire, cinq – ou six ? – ans plus tard, un homme sort de chez lui à la recherche de sa femme. Dans la rue, il l’aperçoit. Elle le voit qui la cherche. Il court après elle qui s’enfuit. Il la découvre cachée dans une ruelle. Il se roule à terre, de douleur. Elle ne saurait le plaindre, elle l’observe.
A la fin de l’histoire, le putto était un faune.
- à suivre -