Lettre ouverte à une jeune fille de 30 ans [2/4]

Publié le par LChe

 

Notre histoire a duré quoi ? – cinq , six années ?

   

 

Comme les saisons, on n’en retient que quatre, les autres sont répétition.

L’hiver règne désormais sur notre histoire, c’est le climat d’après les apocalypses.

    

Ton anniversaire, tes 30 ans, comme un reflet cristallin dans une carrière de sel d’un autre monde, un scintillement qui parvient après des années de voyage dans l’espace, un éclat qu’on perçoit une fraction de seconde avant que la nuit ne recouvre l’ensemble.

    

A notre propos, j’hésite entre l’admiration et la déception.

     

Personne ne sait et ne saura quel est le plus juste.

Cela dépend peut-être de ce que nous ferons de notre vie.

Pour qui saura alors le dire, il sera hélas trop tard.

    

 

Comme l’âge, le sens ne glisse pas avec univocité sur le temps.

    

J’imagine ce que nous ne sommes pas devenus ensemble : un couple sans enfant, les parents d’un tribu de cinq marmots, un couple ayant adopté deux mômes de couleur différente entre eux, les parents d’une fille unique gâtée à l’extrême.

    

 

Je me souviens de ce que nous devions devenir : un peintre et un écrivain.

     

 

Je ne vois pas les endroits où nous aurions pu vivre ensemble.

Et je peine à me souvenir de ceux où nous avons déroulé notre romance.

        

Notre art est invisible.

On ne voit bien qu’avec le cœur, fait dire Saint-Exupéry à son petit prince.

A la lecture, on se dit que c’est vrai. En refermant le livre, on l’oublie.

    

* * *

 

Du temps a passé depuis que nous ne sommes plus ensemble.

 

       

Heureusement, ai-je failli ajouter. 

Heureusement, parce qu'il est certain maintenant que nous ne nous ferons plus de mal. D'une pièce, nos deux morceaux ont été polis si différemment qu'on serait surpris d'apprendre aujourd'hui qu'ils furent accolés l'un à l'autre auparavant.

Heureusement, parce que j'associe toujours le bonheur au futur et le malheur au passé.

 

L’un est conditionnel, l’autre est imparfait. A nous de conjuguer, de choisir la personne.

      

J’ai lu qu’après avoir vieilli, quelqu’un ne saluerait plus celui qu’il était à vingt ans s’il pouvait le rencontrer. Je crois que ma certitude nous concernant vient de là : je me reconnaîtrais, je te reconnaîtrais, je nous saluerais. Nous me reconnaîtrions, nous te reconnaîtrions, nous nous salurions. Mais nous plus jeunes, que penserions-nous de ces deux plus vieux qui nous saluent ?

    

Etrange, cette indifférence nécessaire à propos de ce que l’autre devient.

    

 

Nous savons réciproquement, aujourd’hui, le minimum vital, les faits. Puis nous soufflons nos pensées pérennes dans la galaxie que ces faits indiquent comme autant de points de repère plausibles. Cette galaxie se perd parmi les galaxies. Ce Dieu qui t’aimait, c’était l’astronome.

     

 

D’aujourd’hui, que savons-nous ?

    

Nous savons tout de ceux que nous ne connaissons pas (que nous ne connaîtrons plus jamais justement parce que nous croirons les connâitre déjà). Nous consacrons chaque jour du temps à nous tenir au courant du monde, les informations sont notre position dans la collectivité, une position qui n’a aucun point fixe dans toute son omniprésence. L'imposture, c'est qu'on peut passer des semaines sans penser l'un à l’autre. L’impossibilité de ne pas être tenus informés de tous ceux qu’on ne connaît pas (et qu’on ne connaîtra jamais) gâche la maigre possibilité de savoir comment vont ceux que nous connaissons.

        

C’est ainsi que la société nous consomme.

     

A l’époque où nous nous aimions, j’avais en tête une marginalité que je me donnais pour dessein dans la vie. Seulement voilà, à cet âge, beaucoup veulent être marginaux et je pensais souvent que je n’étais pas celui que je voulais devenir : ce doute était mon garde-fou. Au fil des années, je n’estime pas avoir particulièrement progressé. Or la surprise est venue d’ailleurs, des contours toujours plus étroits que la majorité donne à la marginalité, à l’étriquement des possibles, à l’étiolement des rêves par le cynique fait des réalisations passées : la surprise, c’est que ce sont les autres qui ont changé. De moins en moins de monde semblaient encore désirer se marginaliser. Jusqu’au stade où il se passe pour les hommes ce qu’il se passe pour la terre : la démagnétisation des pôles. Se marginaliser devint alors vite honteux.

     

Je suis ce porte-parapluie dans une salle de musée. Les jours, les mois ont patiemment vidé la salle de ses œuvres, de ses lampes, de ses bancs. Tout a disparu, sauf moi. Quelque part à l’intérieur de cet espace de culture, dans une pièce immense, on ne voit plus que moi, le porte-parapluie.

  

- à suivre -

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Publié dans Perceault et Lanceval

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