Lettre ouverte à une jeune fille de 30 ans [4/4]

Publié le par LChe

 

C’est toi qui as eu le courage de m’aimer.

 

Tu m’as suivie, j’étais déjà bien lancé. Je trouvais les moyens, tu cherchais les extrêmes, l’air de rien, désinvolte.

 

Tu as effacé les quatre ans qui nous séparent - ou je les ai oubliés.



Au commencement, tu désirais tant m’offrir ta maturité.

 

Mes amis plutôt que les tiens. Leur bienvieillance -ou leur indifférence.



Surclassée, il t’a fallu être surdouée. Dans l’atmosphère studieuse de nos pas, j’étudiais la géographie, l’histoire et la mythologie. Je faisais des lettres ma noblesse. Et critique, je récusais l’interprétation traditionnelle de Galathée et Pygmalion.



Tes amis ont peu à peu fait vieillir les miens. Leur vitalité – ou leur légèreté.

 

Dépassé, il m’a fallu me dédoubler. Dans l’atmosphère houleuse de nos pas, tu vérifiais que la peinture ne s’apprend pas à l’école. Tu te battais avec des pinceaux à la main. Et critique, tu faisais voler ton couple en éclat.

 

Alors qu’initialement, nous étions deux à croire en ton talent, il n’y avait désormais plus personne pour croire en notre union. Notre 2 pièces est devenu une prison à deux cellules.

 

La montagne a accouché d’une souris.

 

Les extrêmes ont rogné jusqu’à la médiane, quand il n’y a plus de remède qui aide.


Au terme, tu m’as reproché de t’avoir volé ta jeunesse.

  

 

C’est toi qui as eu le courage de me quitter.

   

* * *



J’ai médité sur notre échec. Comment en était-on arrivés là, bardés de tant d’envie ?

 

Tandis que tu parlais de dégoût, je mesurais le gâchis. Nous avions grandi ensemble puis l’un à côté de l’autre. Nos sentiments tourbillonnèrent, nos envies dégénérèrent, nos besoins vacillèrent mais une chose résista, immuable dans la tempête, l’intelligence que nous avions l’un pour l’autre. Nous nous connaissions si bien en parole que nous pouvions parler à demi-mots voire sans mots, juste une intonation, un souvenir, un silence. Ces années -de bohème, de galère- avaient construit une école péripathéticienne à notre mesure. Une construction solide, un bâtiment qui résiste aux siècles, un endroit qui s’impose avec seulement des vestiges. C’est une intelligence qui survit aux hommes.

 

Depuis sept – ou huit ? – ans que nous ne sommes plus ensemble, nous nous sommes très peu vus. Moins d’une dizaine de fois. Pas une fois pendant trois ans. Mais s’entend-t-on au téléphone ou lit-on un courrier, nous pouvons reprendre la dialectique là où elle avait été laissée il y a une décennie. En désaccord de corps, mais immatériellement soudés par quelques principes éprouvés, à l’abri du temps.

 

Cette immédiateté, cette proximité d’être est à la fois sublime et inutile.

 

Sublime, précieuse pour l’existence. Inutile, stérile pour sa pitance quotidienne.


* * *

 

Chacun a fait du chemin depuis nous.


J’éprouve de la stupeur à l’idée que j’ai failli ne pas vivre ce que j’ai vécu depuis sans toi.

 

Notre séparation ne m’a pas été douloureuse.



C’était notre union qui l’était devenue.

  



Le fruit mûr tombe. Le cycle des saisons en promet d’autres.



 

Bien sûr, j’ai eu des doutes, le désagrément de l’absurde qui guette.


Mais à force d’histoire autres, j’ai pu me revoir, puis soulagé, t’apercevoir à nouveau plus nettement. Il n’y avait plus de statue, plus de sculpteur. Il y avait des corps, deux âmes : nos vies libérées de leur vis-à-vis.

 

On a vérifié, je crois, la réincarnation.



J’ai aimé à nouveau, vite, fort, souvent. J’ai aimé comme je ne t’ai jamais trompé.

 


J’ai aimé aussi te suivre d’ailleurs. Ta tête tondue, tes excès dans la bataille, tes incohérences dans le triomphe, ton authenticité dans la perte. Tout ça, je pouvais à nouveau l’entendre et l’apprécier. Je n’avais plus de réplique à donner. Je te fréquentais en simple spectateur quand ma propre pièce m’en donnait l’occasion.



Il a été bon de se voir emprunter d’autres routes, de voir nos chemins se distancer si vite.



Sur l’autel de notre divorce, j’ai plaqué mon entreprise, tu as plaqué tes études ?

 

Peut-être.



L’ivresse est immédiate pour ceux qui n’ont pas bu depuis longtemps.

 

* * *

   

Aucun de nous n’en est mort.


Au contraire, nous avons chacun donné la vie depuis.



Peut-être ne restera-t-il que ça ?



Très certainement.

 

A moins que la peinture… à moins que l’écriture… ne donnent tort à cette ignorance.

 

Je voudrais connaître ça un jour. Une seule mais définitive certitude.


Celle qui balayera la vanité de mes doutes sur ce qui ne se voit pas mais qui se croit.

Celle qui laissera toujours la possibilité d’esquisser la malice en guise de réponse.

 

Après avoir découvert qu’on ne saurait écrire et vivre en même temps, après avoir ensuite trouvé les raisons d’écrire tout en vivant, je suis saisi en réalisant qu’il faut alors de la méthode.

 

Comme dans un polar, perdre est une question de méthode.


 

Toi, comment t’organises-tu ?



 La peinture ?

 

* * *

   


Le génie qui nous a fait nous rencontrer nous a fait nous séparer.



J’écris, tu lis, il vit encore.

 

A toi qui a 30 ans aujourd’hui, tiens, j’écris que je t’ai aimée.

 

 

 

 

 

 


 

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Publié dans Perceault et Lanceval

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