Extrême isthme

Publié le par LChe

 

Elle serait seule au bar.

 

Seule, au bar.

 

Ca ne durerait pas longtemps. Un type qui s’imaginerait qu'elle l’attendait ou qui imaginerait qu’en sa compagnie elle saurait oublier celui qu'elle attendait (ou qui n’imaginerait rien de tout cela) l'aborderait sans tarder.

Celui qui se rue sur une femme aspire dramatiquement à en faire un complément direct de son objet. Il l'aborde en lui racontant un mauvais film dont il serait le héros pour peu qu’elle le suive jusqu’au bout, c’est-à-dire là où elle se laisserait emmener sans rien perdre de son propre conte de fée.

Ces rencontres de bar sont en général le tracé de deux parallèles se confondant dans l’infini improbable du lendemain. L’homme jette sa courbe comme un lasso sur la trajectoire d'une femme seule. La surprise l'étrangle, la rend muette et pourtant une voix intérieure continue de chanter mordicus l’histoire qu'elle aurait aimé vivre avec un autre inconnu. Las, cet inconnu-là s’acharne à vouloir faire d'elle la sirène de sa nuit et, parlant, se démarque de plus en plus de l’idéal mystérieux : sous la houlette de ses propos de foule, il l'emmène au large de son ennui. C’est là qu’il devient inquiétant : il n’a pas le charme d'un cow boy, encore moins celui d'un marin. Poliment, elle tente l'échappée mais lui revient, comme le ressac, et s’agrippe à ses hanches évoquant son naufrage. Il venait lui parler d’amour, le voilà implorant son secours. Le temps de ses promesses n’a jamais existé, elle se les était inventées sur la jetée, en regardant aussi loin que possible au fond de son verre d'alcool, sur le comptoir de leur piètre embarcation.

 

Elle serait effrayée à présent par cet homme. Dans la salle on serait gêné mais personne ne viendrait la sauver. Elle vivrait ce moment tragique dans les contes de fées, ce moment qui précède la délivrance. Celui durant lequel il ne faut en aucun cas éteindre la lumière, quand le souillon maudit du début de l’histoire s’apprête à montrer son vrai visage.

A part soi, effrayée dans un bar, il convient de ne pas manquer d’imagination. Un prince charmant se distingue du prince tout court dans cette prestance que les yeux cachent au coeur.

Brusquement convaincue, elle échapperait à ce mauvais diable et se jetterait à genoux devant l’homme qui ressemblerait le plus alentour au véritable prince charmant. A celui-là elle dirait :

- Je vous en supplie, aidez-moi, j’ai refusé ses avances et ce type devient menaçant maintenant 

 

Se mettre à genoux est indispensable. Le méchant démasqué du conte inventé manifesterait justement quelques signes de nervosité, excédé par la situation honteuse dans laquelle cette déclamation le mettrait. Cette colère serait assez évidente pour que le sauveur d’office ne puisse émette le moindre doute.

Il prendrait son parti et le gagnerait : l’homme-miracle croit ce qu’il voit et cela ce voit dans ses yeux. L’autre s’en irait dans un fracas d’insultes adressées à la porte, arraisonné par la détermination du héros malgré lui.

  

Alors, seulement alors, leur histoire pourrait commencer.

Elle resterait à genoux jusqu'à ce qu'elle l’entende lui dire :

- Relevez-vous, je vous en prie, vous n’avez plus rien à craindre 

Mais il devrait insister car elle ne bougerait pas, jusqu'à ce qu’il aperçoive le léger tremblement de sa tête penchée sur le plancher. Il s'apprêterait à poser une main sur son épaule, hésiterait puis ne le ferait pas, persuadé qu’un contact l’effraierait davantage. Le silence douloureux et la situation à son paroxysme lui arracherait une promesse :

- Vous n’avez plus rien à craindre, je suis là

Sous lui, elle lèverait des yeux encore apeurés. Elle pleurerait vraiment, comme cette enfant que ses parents retrouvaient au milieu de la nuit, réveillée par l’orage, celui du ciel ou celui du cauchemar d'après le conte raconté avant son sommeil. Il s’agenouillerait à son tour et lui dirait du regard qu’il la protègera encore. Sa conviction se lirait au fond de ses pupilles. Des larmes se renouvelleraient, inondant son visage de la mousson d’un rire de gamine à qui on vient d’expliquer pour la rassurer que le tonnerre n’est qu’un pet du Bon Dieu qui a mangé trop de soleil la veille. Elle lui tendrait ses mains et il les prendrait. Ils se relèveraient ensemble et elle se sentirait enfin en sécurité à l’orée de son étreinte. Elle lui livrerait d'un trait l’odyssée de ce jour qui l'avait amenée contre lui, parlant beaucoup et vite, encore sous le choc, n'osant  l’observer qu’en de rares moments durant cette narration conjurant l'ivresse et la peur, la faisant vibrer, la révélant par delà  la réalité sordide d’une vie à la dérive.

Et elle le verrait la comprendre, croire la violence du monde et sa fragilité à elle, découvrant miraculeusement, au fil de cette confession inespérée, une femme réellement belle.

 

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Publié dans Fil au-delà

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