Savoir jeter [ 2/2 ]

Publié le par LChe

L’inconscience des sciences

-  L’Histoire, pour se souvenir de la vanité de l’individu. 
-  La Géographie, pour en diminuer la portée. 
-  La Science, pour en ridiculiser les sentiments. 
-  La Culture, pour le flatter dans son ignorance. 
-  La Religion, pour réduire sa forte tête.

Et l’Actualité, pour le convertir quand il croit se divertir.

La Société, pour survivre, a mis au point un ensemble de concepts qui lui permettent de tenir en respect chaque individu qui la compose. La terrifiante toile d’araignée qu’elle tisse autour de ses membres les incitent à ne pas bouger, - car bouger c’est se signaler, se signaler c’est attirer l’attention de l’araignée. Et donc signer sa fin précipitée.

Au-delà d’un discours prononcé avec le sourire et le regard bienveillant, est-on seulement capable d’envisager l’Instruction comme une propagande, le Travail comme un esclavage et l’Argent comme un fouet ?

Le principe est toujours le même : la répétition. A force d’entendre une chanson inlassablement rejouée, on se met à la fredonner sans s’en rendre compte, dans ses rares moments de silence. Cette répétition sonne le la de notre conditionnement. Conditionnement ? De là, réflexe ?

L’extraordinaire importance qu’a pris l’Actualité et la prolifération des moyens de sa diffusion témoignent de l’affolement de notre Société. Alors qu’on croit en savoir de plus en plus, on est seulement de plus en plus nombreux à savoir la même chose. Car les Sociétés, à l’origine en conflits d’intérêts, se sont peu à peu phagocytés jusqu’à n’être qu’une. On parle aujourd’hui de Globalisation, de Mondialisation ? Elles ont déjà eu lieu ! Désormais, il ne reste plus qu’un concurrent en lice.

Et pourtant, l’angoisse n’a jamais été aussi grande...

Car s’il ne reste plus rien (ni personne, ni société) pour mettre en péril notre intégrité de l’extérieur, la conscience (de l’ensemble), beaucoup plus subtile et entendue quand les besoins primaires sont satisfaits, nous alerte avec d’autant plus de force que nous ne l’avons pas écoutée depuis longtemps : le Temps passe, n’allez pas oublier qu’un seul destin est certain : sa propre disparition.

C’est là le dilemme final : sait-on mourir ?

 

Sait-on mourir ?  

Par définition et par instinct cellulaire, un ensemble ne peut sacrifier un de ses membres sans le consentement de la majorité. Quand l'ensemble est à ce point complexe (langues, traditions, dultes différents), comment savoir pouvoir compter sur la majorité ?

Idée : En les réunissant tous, à un moment ou un autre de leur vie, mieux, de leur journée. A travers la même obsession. De manière à servir sur un plateau le même rite salvateur.

Ceci afin de donner un éclairage différent à la multiplication indécente des instruments d’information et, parallèlement et sournoisement, à l’appauvrissement des points de vue.

L’appauvrissement des points de vue a un idéal : l’ignorance. L’ignorance volontaire. Une ignorance de réaction, de repli sur soi, d’incapacité à faire face à un trop plein de stimuli. Mais l’appauvrissement des points de vue a mieux encore : l’ignorance de l’ignorance. Elle s’apprécie aux ravages de l’uniformisme qui désormais se décline à gauche, à droite et même aux extrêmes.

Mais au fait, l’information, déclinée sous sa forme quotidienne, l’Actualité, que nous dit-elle ? Elle nous répète sempiternellement que nous sommes périssables. Pour preuve : les guerres (loin de préférence), les intempéries (imprévisibles), les maladies (curieusement d’autant plus imparables qu’on en a une meilleure connaissance), la pauvreté (à travers ses effets : famine, violence, solitude) et la défiance (des sondages pour savoir ce qu’on pense et des procès pour faire éclater la vérité).

Une personne normalement constituée, informée, a tendance au repli sur soi... en attendant la mort, dont elle connaît désormais les mille et une recettes.

La mort n’a jamais été autant portée à notre connaissance indirecte. Et pourtant, nous n’en avons jamais eu aussi peur.  

 

Ne faudrait-il pas savoir mourir chaque jour un peu ? 

 

Les petites morts

La première petite mort, c'est la faim. A peine nés, voici venir, fulgurante, l'agonie sous forme de faim. Une maman ressuscite son enfant jusqu'au jour où il saura ne pas mourir parce qu'il a simplement faim.

La seconde, c’est la fatigue. On veut continuer dans sa lancée mais on ne peut plus. Ca dépend de soi et hélas on n’y arrive plus : il faut dormir, contre son gré. De quoi faire crier de désespoir.

La troisième, c’est la maladresse. Pour savoir tenir, s’asseoir, marcher, parler, il faut essayer. Et donc se tromper. On peut se blesser, moralement et physiquement. Mais là encore, il y a papa et maman pour nous panser.

La quatrième, c’est la séparation. Parce qu’il n’y aucune raison qui la justifie quand on est bien ensemble. Mais la vie est longue, dit-on, et les occasions de se retrouver ne manqueront pas.

La cinquième, c’est le renoncement. Quand on dit accepter ses limites, en fait, on refuse d’aller au delà. La fin de notre expansion marque le début de notre disparition.

La sixième, c’est l’oubli. C’était un jour le plus beau moment de notre vie. Et nous l’avons oublié. Personne, en principe, ne nous le reprochera.

Les autres petites morts, toutes les autres, on ne les compte plus. On les cache, on se les cache. Jusqu’à les nier.

 

Il est une singulière attitude qui lorsqu’on nie nous pousse à nier que l’on nie. En général, on le fait en démontrant ostensiblement notre maîtrise sur ce qui en vérité nous effraye. Ainsi, on se montrera capable de supporter l’insupportable, que ce soit physiquement, moralement, culturellement ou socialement.

Physiquement. En mangeant selon l’heure et non selon la faim. En restant chaste quand on crève d’envie. En cherchant à soigner les défaillances de notre corps plutôt qu’essayer de trouver leur origine.

Moralement. En se soumettant à l’autorité sans l’avoir éprouvée. En acceptant de relativiser le malheur. En se taisant.

Culturellement. En en profitant sans jamais y participer. En faisant sien le jugement des autres. En se dissociant du Beau.

Socialement. En confortant sa dépendance aux idées. En oubliant les gestes de survies. En prenant autrui pour un miroir.

 

Notre malheur a pourtant un remède : apprendre à jeter.

 

Dit autrement : dés-apprendre.

 

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Publié dans Fil au-delà

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