Savoir jeter [ 1/2 ]
Curieux et malsain mélange d’éducation et de curiosité, nous avons tendance à emmagasiner systématiquement, pêle-mêle, biens, idées, informations, contacts, relations et sentiments. En vue de, dans l’espoir de, au nom de ... de quoi exactement ?
De pouvoir en faire bon usage ? Il conviendrait alors ici de définir ce qu’est un bon usage ... D’améliorer son propre confort ? Il faudrait pour cela pouvoir juger à l’aune du temps la pertinence du confort escompté ... De devenir meilleur ? Mais selon quels critères ? Et par rapport à quoi ?
Ces questions, nous ne nous les posons pas.
Nous nous contentons d’emmagasiner, par réflexe.
Réflexe conditionné d’abord par ce que nous ont appris nos parents, dont la naturelle tendance fut d’essayer de faire de nous l’instance réussie de leur propre modèle ; ensuite, par notre expérience, c’est à dire par les rencontres que nous faisons dans notre vie, autrement dit : par la société à laquelle nous appartenons.
Ce réflexe conditionné est le premier et le plus important des moyens d’intégration à notre disposition.
Or ce réflexe, à force d’être personnellement répété, en plus d’être observé en permanence dans le comportement de ceux qui nous entourent, nous en perdons la conscience.
Mieux - ou pire - à force, nous en devenons dépendants.
L’obsessionnel, pour se soulager de l’idée qui le torture, trouve un exutoire dans l’exécution d’un rite défini par et pour lui seul, par exemple, regarder l’heure sans cesse ou afficher un tic ou encore avaler des substances.
Ce qui se passe pour nous est, à l’origine tout au moins, exactement le contraire : à force d’accumuler, nous devenons obsessionnels.
Evidemment, une fois devenus obsessionnels, il nous faut notre rite, pour nous soulager. Ce rite est justement abondamment suggéré par la société qui nous accueille.
Voyons comment.
Si les cellules éprouvent des sentiments, il y a fort à parier qu’elles sont heureuses. Elles naissent et meurent également, identiques. Le Temps ne les touche pas : elles sont un monde éternel et immuable, parfaitement autarcique. Seul l’extérieur, un jour, en un instant, trompera leur utopie, en les faisant disparaître en moins de temps qu’il n’en faudrait pour qu’elles puissent se rendre compte de s’être illusionnées : elles auront disparu, de toute manière. La vie, lorsqu’elle parvient à se reproduire à travers l’association de cellules, le paie au prix de la conscience de l’ensemble. La conscience (de l’ensemble) ressemble à l’ombre telle que la comprend un enfant qui la découvre : d’abord drôlement étonnant, puis amusant et enfin, agaçant. L’enfant finit par se résigner d’être ainsi suivi au corps, un jour il en comprendra l’origine et puis il n’y pensera plus jamais, sauf à la voir démesurée dans un cadre insolite.
Alors que l’ensemble formé par l’association des cellules pourrait seulement se réjouir des nouveaux attributs que lui confère la multiplication de ses ressources, la conscience (qui le suit à la trace, comme une ombre) l’avertit des méfaits d’un invité indésirable et incontournable : le Temps. Le Temps est partout et toujours, dès lors qu’on n’est plus seul.
Et que fait le Temps ? Il sape le physique et le moral de l’ensemble. Infiniment, jusqu’à ce qu’il ne reste rien de la dernière cellule ...
Ce travail de sape, l’ensemble (des cellules) n’en prend conscience que progressivement. Irrémédiablement et irréversiblement, l’ensemble, après avoir initialement exulté de sa force nouvelle et considérable, se résout à accepter ses limites et, plus grave, à se contenter de protéger l’existant. La vie se déroule, au fil du temps, comme une peau de chagrin. La magie de la réunion originelle est bien vite oubliée, seul compte la défense acharnée de ce qui reste.
Ainsi en est-il pour le monde végétal et pour le monde animal. Il semble que la complexité et la superbe de l’association de cellules se mesure à la détresse qu’inspire la conscience de sa destruction, partielle puis totale.
Pour un homme, la plus merveilleuse association autoproclamée de cellules, cela se traduit, entre autre, par le renoncement. Car après avoir connu, de près ou de loin, la faim, la soif, le froid, la maladie et, maux modernes, la pauvreté et l’indigence d’esprit, on apprend à limiter ces ambitions vers lesquelles notre instinct cellulaire nous pousse.
On se contente d’entretenir au mieux l’existant.
Le moyen le plus certain est de faire barrage aux outrages de l’extérieur. Pour cela, rien de tel que d’être informé, de l’intérieur pour limiter les risques, des menaces qui planent et des drames qui surviennent tout autour de nous.
Pour une société, la plus formidable association utopique de cellules, cela se traduit par la domestication de ses propres cellules constituantes. En les renvoyant à leur condition d’association de cellules elle-mêmes, la société peut affronter les dangers de ses sociétés contemporaines. Pour cela, une société définit sa propre mythologie et l’entretient de sa vision personnelle de la réalité.
- à suivre -