Demain il y a 10 ans

Publié le par LChe


On dirait que la rumeur est à notre époque ce que la légende était au passé. Le passage de la légende à la rumeur est la contrepartie du progrès. Demain, il n'y aura plus ni l'un ni l'autre, seuls resteront les faits, précisément consignés. L'information et son support, l'histoire et ses moyens de diffusion, l'acte et le rêve, voilà toute l'affaire.


Ici, à l'endroit même où j'écris, il y très longtemps de cela, il n'y avait pas d'immeuble, pas de rues. Sur ce même sol, en cet endroit précis de la surface de la terre, vivaient d'autres hommes. Par une nuit en tous points semblable à celle de ce soir -le ciel est une éternité palpable, trois d'entre ces hommes écoutaient un autre leur conter l'histoire du DragoN. Il ne l'avait pas vu, mais il en parlait comme si ce qu'on lui en avait dit était à lui. Ceux qui entendaient ses mots le croyaient à ce point qu'ils en avaient peur. Ce que le conteur disait était inimaginé jusqu'alors mais serait su dès lors : le DragoN était violent et injuste, brûlait les villages par simple appétit et ne semblait pas accorder plus d'importance aux hommes qu'aux oiseaux. L'histoire les concernait tous car le DragoN venait de quitter son nid et s'approchait de plus en plus d'ici lors de ses déplacements nocturnes. La nuit, on le voyait traverser à tire-d'aile le disque tranquille de la lune. Le conteur était un homme juste : s'il faisait peur, il ne manquait pas de rassurer ses compagnons en leur expliquant comment se défendre du fléau. Le DragoN étant myope, il suffisait de se recouvrir à son passage de peaux de sanglier, animal qu'il abhorrait et à qui il devait de vivre dans les montagnes depuis les combats perdus contre lui pour le partage de la plaine.

Le DragoN a-t-il jamais existé ? Nul ne le sait mais et il est probable que non. La peur de lui et les moyens de s'en défendre ont-ils préoccupés des hommes, ici, il y a très longtemps de cela ? On peut le penser et il probable que oui. Il reste des livres à son sujet...

Ici, à présent, la lune n'est traversée que par les nuages. Si les DragoNs existaient encore, les images des reportages lui auraient fait perdre sa légende. Il serait sans doute possible de savoir combien il en reste sur Terre, comment il se reproduisent et l'on ne parlerait d'eux que lors de leur reproduction en captivité. Face à la réalité de la télévision, les grand-parents abandonneraient l'idée d'effrayer leurs petits-enfants en leur parlant d'eux, comme eux-mêmes l'avaient été dans leur enfance, quand ne pas savoir permettait encore de croire.

Ici, maintenant, le jour se lève et la lune infidèle à la nuit refuse de quitter le ciel avec elle. Il y a trente ans, des hommes étaient sur cette lune et on l'a vue de près. L'autre jour, j'ai suivi un documentaire sur les acariens, ces microbes, infiniment présents dans nos lits. En les observant sur la peau, grossis, rendus importants par la taille, j'ai pensé à ces hommes qui ont marché sur la lune. Je me suis demandé quelle différence il y avait entre nos deux mondes, à nous autres humains et acariens. J'avais un peu bu, disons que j'avais plus qu'une demi gramme d'alcool dans le sang, et je suis parti dans un délire paranoïaque. Je me suis dit qu'en 1969, les Américains n'ont pas tout dit de leur périple spatial. Au delà de ces fameuses images qui sont fournies aujourd'hui lors de l'achat d'un ordinateur pour démontrer ses capacités multimédia, et que je visionne souvent, les Américains ont découvert quelque chose de bien plus terrible et qui ne se sait pas pour l'instant. C'est un dossier ultra secret et je me demandais combien de temps encore il pourrait le rester. Les astronautes, quand ils ont marché sur la lune, sur ma lune, à moi qui avait bu, ont aperçu au loin dans son ciel une immense loupe et ont été assourdis par des voix terribles. L'un d'entre eux d'ailleurs est revenu sourd de cette mission, je l'ai lu sur Internet. Eux n'ont pas vécu la même chose que les autres sur Terre, eux ont compris que nous les humains étions les acariens d'autres plus grands. Ils l'ont dit, là-bas et à leur retour, mais le secret a été bien gardé. Car j'imagine quelle panique cela aurait provoqué. Et comment lutter ? Que faire ? Bien sûr, il y a des images qui prouvent leurs dires, mais elles sont bien gardées, en attendant qu'une solution soit trouvée. Alors on en parlera. Ce jour-là, l'Humanité aura peur l'espace d'un instant, le temps de l'introduction d'un communiqué, et sera soulagée pas plus tard qu'à sa conclusion.

De nos jours, l'autre jour, je pensais, un peu saoul : la peur est latente mais ne s'exprime plus, parce qu'on en sait plus mais qu'on ne dit plus tout ce qu'on sait. Alors je me suis demandé ce qui valait le mieux : avoir peur, peut-être à tort, ou ne pas avoir peur, à tort. J'ai d'abord préféré mon sort à celui de nos ancêtres. Je me suis ensuite ravisé et j'ai trouvé plus sentimentale la peur du DragoN, plus humaine en tout cas. Je suis sûr que j'aurais eu mon rôle à jouer dans la lutte contre Lui. J'aurais peut-être cherché à aller à sa rencontre - qui sait ?,  je l'aurais même trouvé. Il m'aurait impressionné, parce qu'il aurait été effectivement aussi effrayant qu'on le disait, mais j'aurais réussi à lui parler. Il serait reparti dans ses montagnes et à mon retour j'aurais amené la joie sur les visages et dans les coeurs en ramenant la bonne nouvelle. Je me suis versé un nouveau verre et en reprenant le fil de mes pensées, je me suis rendu compte à quel point j'étais présomptueux :  je me suis soudain vu léché par les flammes lors de ma première et dernière rencontre avec le DragoN. Ca m'a tellement angoissé que je suis revenu dans la peau d'un type de nos jours. J'ai conclu, avant de sombrer dans le tourbillon de sommeil (ce n'est pas une image mais la réalité de la bombance), qu'à force de vivre ce siècle, j'en avais les réflexes et que je préférais donc ne rien savoir sur notre sort d'acariens relatifs, persuadé moi aussi qu'une solution permettra un jour d'en parler. La peur, c'est vraiment un sentiment de poète, de marginal ou d'inadapté. A l'heure des modes d'emploi, on n'a plus de raison objective de se fier aux apparences.

Demain, ici, il n'y aura que les faits.


Les grenouilles et les couleurs de l'arc en ciel [ crédit photo : La Repubblica.it ]
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Publié dans Les petites poésies

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