Comme Sergi Pàmies

Publié le par LChe


Je mettrais fin à ma vie d'aujourd'hui et cela ne surprendrait pas ceux qui m'entouraient il y a la moitié de mon âge. L'imprévisible, diraient-ils, était plutôt la prise de pouvoir des habitudes, du lundi au dimanche. Et aussi le fait de se coucher de plus en plus tôt. Mais qu'un jour tout cela s'arrête net, avec les conséquences que cela aurait sur mon foyer et pour les acteurs de mon quotidien, de cela, jouissant de la distance et du temps qui nous séparent désormais, ils en riraient à gorge déployée, d'une toux grasse et inquiétante qui fourbit leur rhétorique aux zélotes anti-tabac.

Je partirais demain matin, comme toujours. Au travail où je n'arriverais jamais.
Mon épouse serait la première à s'inquiéter, le soir venu. La première embêtée aussi, car la police la dérangerait en fin de journée pour qu'elle vienne récupérer nos enfants restés bien seuls devant les grilles de l'école qui n'assume en aucun cas la responsabilité de leur sort, c'est écrit dans le règlement qu'il faut signer au début de l'année mais aussi sur les panneaux d'affichage, avec un ensemble d'autres avertissements qu'aucun parent ne lit mais que quiconque est censé connaître. Désemparée mais vaillante face aux imprévus de l'existence, elle s'occuperait d'abord parfaitement de nos rejetons jusqu'à l'heure avancée du coucher et puis, enfin seule, dans la cuisine, elle s'effondrerait en larmes mêlant la rage, l'impuissance et l'ignorance. Elle n'appellerait aucun de mes amis car nous n'en avons aucun en commun et que je me garde bien de laisser traîner à la maison les coordonnées des rares compères qui m'amusent encore. Elle prendrait compulsivement un demi-cachet d'un somnifère et elle qui n'en prend jamais s'endormirait lourdement sans ciller. Le lendemain matin, elle déposerait les enfants à l'école, comme si de rien n'était, et elle se rendrait à son boulot, toujours comme si de rien n'était. Méthodiquement, sans doute froidement aussi, elle règlerait les dossiers les plus urgents et peu avant midi, elle prendrait enfin le combiné pour appeler à mon travail. Où personne ne lui donnerait de mes nouvelles car on n'aurait pas remarqué mon absence. Elle devrait alors mentir, un instinct oublié qui pourtant surgirait instantanément pour préciser à l'interlocuteur que, souffrant, je serais absent toute la semaine au moins - "le certificat médical suivra dès qu'un diagnostic aura été établi". L'interlocuteur ne poserait aucune question, ce qui la soulagerait et l'agacerait à la fois. D'autant que l'interlocuteur ne transmettrait jamais le message au service des ressources humaines et que mon licenciement pour absence injustifiée serait expédié recta 8 jours plus tard avec un Accusé de Réception qui l'empêcherait de retirer la missive au bureau de poste -les préposés ne se rendent pas compte qu'il n'y a que la cruauté qu'ils servent encore publiquement.

Les enfants feraient montre de ne rien remarquer jusqu'à la veille des vacances scolaires, par trop concernés par le planning de leurs loisirs. Leur mère se sentirait toujours plus enragée, impuissante et ignorante. Elle hésiterait à renouer contact avec ma famille, principalement des vieillards acariâtres à présent, et elle y renoncerait au final, suffisamment intelligente pour mesurer l'inutilité de la démarche. Elle prendrait rapidement un cachet entier tous les soirs pour en finir avec ses journées, puis ajouterait d'autres médicaments qu'elle aurait de plus en plus de mal à avaler, à l'instar de mon abandon. Elle aurait toujours froid. Car le temps deviendrait
étrangement, durablement, moins lumineux et plus maussade. Elle trouverait aussi le lit trop grand, même en y mettant, au bout de quatre mois, un homme, puis un autre et une femme ensuite. Mais elle aurait toujours aussi froid alors que l'été suivant arriverait. Les enfants lui parleraient tellement rarement de moi qu'elle se mettrait secrètement à leur en vouloir. Leur égoïsme lui deviendrait manifeste et elle ne les supporterait plus. Elle les mettrait en colonie de vacances deux mois et s'organiserait un break total quelque part en Ariège pour échafauder une stratégie lui permettant de retrouver ma trace. Elle y dormirait dix-huit heures par jour mais y accoucherait d'une idée force : prévenir enfin les autorités.

Les flics la sidéreraient en la plaçant en garde à vue afin d'élucider mon meurtre, commis le jour de ma disparition mais découvert seulement trois semaines plus tard, lorsque la mer rendrait mon corps salement réduit à l'état d'inconnu informe.

Son interrogatoire se déroulerait huit mois et demi après que je me sois fait dézingué d'une balle dans la nuque, pris pour un autre par le maquereau russe d'une prostituée que j'aurais suivie dans une obscure impasse près des docks, un matin en allant au travail, de manière totalement imprévisible, moi qui n'aurait jamais été avant ce jour-là attiré par les charmes des prostituées.




Si tu manges un citron sans faire la grimace, Sergi Pàmies - Editions Chambon - Actes SudSi tu manges un citron sans faire la grimace
Sergi Pàmies, 2008

Publicité

Publié dans Les petites poésies

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article