Le complexe d'Agamemnon [ 3/5 ]
L’histoire (1/2)
Agamemnon revient de Troie, victorieux, après dix ans de siège. Son retour devrait être une fête, ce pour quoi il est parti dans la liesse étant acquis au nom de tous, au nom de son peuple.
L’homme, après dix ans d’efforts, de carriérisme, de sueur, prend enfin le temps de souffler. Cette nouvelle phase dans sa vie l’invite à la réflexion, après tout ce temps. Ce que lui et elle avaient évoqué ensemble, dans leur fragilité estudiantine, est à présent acquis. La famille a eu trois enfants et jouit de conditions enviables.
Alors qu’Agamemnon s’en retourne chez lui dans l’espoir de trouver intact ce monde qu’il a quitté il y a si longtemps, ce monde dont le souvenir l’a tant aidé dans ses batailles les plus acharnées. Sa mémoire revient progressivement. Ses actes resurgissent mais leurs conséquences lui échappent : certes, en partance pour Troie, les Dieux avaient exigé un sacrifice quand le vent leur manquait. Pour que leurs navires à tous traversent les mers, il avait sans hésiter, lui, leur chef, dans l’ordre du devoir et de l’honneur, accepté de sacrifier sa propre fille Iphigénie sur le pont de son bateau. Cet holocauste à destination d’Artémis avait satisfait les Dieux, qui leur avaient permis dès lors de rejoindre leur destination. Mais tandis qu’Agamemnon se dirigeait vers de glorieux horizons, il n’avait pas pu voir la douleur de son épouse Clytemnestre, restée seule, folle de souffrance et incapable de comprendre le geste assassin de son époux. Tandis qu’il guerroyait dignement, il n’avait pas pu savoir que Clytemnestre s’était résignée à continuer à vivre seulement pour l’amour des deux enfants restants, Oreste et Electre. Plus tard, dans son immense amertume, une haine profonde s’était lentement édifiée sur le souvenir de son mari absent. Un jour, elle s’étonna de trouver agréables les moments passés avec Egyste, un bel ephèbe qui devint très vite son amant.
Le couple moderne à présent : l’homme s’offre une pause dans sa fantastique ascension professionnelle, avec pour objectif de recouvrer cette douceur amoureuse qui l’a tant porté à ses débuts, après ses études. Il se remémore son parcours. Il se dit qu’il n’a pas consacré tout le temps qu’il aurait fallu à ses enfants, notamment à l’un d’entre eux, l’enfant sacrifice. Mais il avait tant à faire et sa carrière lui laissait si peu de temps ! Cet étau perpétuel le laissait alors impuissant face à ces appels affectifs pluriels qu’il voulait croire son épouse capable de contenir. Tandis que des sourires prestigieux s’adressaient à lui dans un bureau luxueux d’un immeuble de société, il n’avait pas pu voir la douleur de son épouse, hagarde dans la solitude que l’absence de son mari, certes brillant, avait provoqué de fait. Son désespoir avait failli la faire dépérir, mais par amour pour ses enfants, elle avait poursuivi sagement son chemin. Les enfants l’aidaient à trouver la force de tenir : l’enfant oubli ne grandissait-il pas comme si de rien était et l’enfant espoir n’incarnait-il pas un tel hymne à la vie ? Le jour où elle avait rencontré l’abandon, elle l’avait embrassé tout naturellement : elle jouit alors de cette insouciance nouvelle qui la libérait de tant de prisons.
Agamemnon a posé pied sur son sol à présent. Son retour prend fin. Ses yeux rougis d’émotion et de gloire l’empêchent de voir les visages tristes de son peuple, son peuple qui sait la vie de Clytemnestre pendant son absence. Son peuple qui ignore s’il doit être fier de son roi ou affligé par les trahisons qui marquent son destin. Certains dans la foule lancent des injures, mais Agamemnon ne les entend pas. Il est revenu accompagné de Cassandre, la plus insigne récompense de la prise de Troie. Elle l’a suivi résignée, la sublime Cassandre, cette prophétesse maudite vouée à prédire sans que personne ne la croie jamais. Sur leur chemin la foule gronde en l’apercevant. - à suivre -