Marketing policier
La veille, j'avais passé du temps sur ma facture de téléphone.
Une facture qui elle-même détaillait quel temps j'avais passé au téléphone.
Je n'avais pas regardé de près ce genre de papiers depuis fort longtemps.
Le montant en gras taille 16, ça a été mis au point pour des gens comme moi.
Sauf que trois chiffres avant la virgule en euros et en gros, ça m'a alerté.
Alors j'ai prêté attention à tout ce qui était écrit avec des tailles allant de 9 à 15.
Et j'ai découvert que désormais, les numéros de tous les correspondants appelés figurent en entier. Finie la discrétion, fini le secret.
Et aussi que depuis 3 ans, je payais un service dont j'ignorais l'existence.
Il n'y a plus d'heure pour appeler l'opérateur public. On peut le faire 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Peut-être a-t-on inventé la délocalisation en Inde pour castrer les obsédés du milieu de la nuit ?
Une conseillère parlant parfaitement le français m'a répondu.
Il ne lui a pas fallu 4 secondes pour avoir mon "dossier" sous les yeux.
Mon "dossier", c'est aussi la liste de tous mes appels depuis 3 ans et accessoirement, leur durée.
Le casier judiciaire, c'est peut-être solennel mais ce n'est rien à côté.
Mon interlocutrice a résilié sans autre forme de procès le service que je payais à tort.
En revanche, elle m'a convaincu de l'impossibilité de me faire rembourser le trop-perçu.
Sa parole comme celle d'un flic, les recours comme autant de procès verbaux.
J'ai obtempéré.
J'étais en train de songer à ça au volant, de retour d'expédition alimentaire avec mon fils.
On revenait des courses, quoi.
Je venais d'emprunter une voie sur la gauche et m'engouffrais sous un pont lorsqu'un amas de feraille sembla s'écraser au sol.
On a beau ne pas avoir de décapotable, on enfonce quand même la tête dans le cou.
D'une fraction de seconde à l'autre, on se sait indemne, on regarde alors devant soi et comme il n'y a rien, on regarde derrière.
Mon regard dans le rétroviseur a fait de moi l'unique spectateur d'une cascade digne du cinéma.
Dans le rétro, j'ai vu une voiture monter sur la rampe qui séparait les deux routes sous le pont, je l'ai vue s'envoler et je l'ai aussi vue retomber lourdement sur la voie que je venais d'emprunter.
Le tout sans piler et en courbe.
Et le môme qui ne sait rien sur la banquette :
- c'est quoi ce badaboum, papa !?!
- Rien.
Il n'a pas insisté.
Qu'ils sont étranges ces moments où la mort nous croise.
La voiture derrière nous...
Et le conducteur ? Un instant de distraction ? Il y a des passagers ? ! ?
Il faut appeler la police, pour leur dire.
Pour leur dire quoi ?!?
Qu'il n'y a rien qui explique cet accident, d'après moi.
Paranoïa :
- Et vous étiez dans la voiture juste devant ? Et vous nous appelez pour nous dire qu'il n'y a rien qui explique cet accident ? »
Oui mais quand même.
Qu'ils sont étranges ces moments où la mort nous croise.
L'honnêteté chasse l'étrange.
Enfin arrivés à la maison, j'ai appelé la police.
- Oui, Police ?
- Voilà... bonjour... je viens de rentrer chez moi mais il y a 1/2 heure, à 13h20, j'étais en train de rouler à l'entrée de la ville et j'ai été témoin d'un accident et je n'ai pas pu m'arrêter alors je vous appelle maintenant
- Du côté des M... ?
- Oui
- On nous l'a signalé. C'est spectaculaire. Ne vous inquiétez pas, les pompiers sont sur place.
- ... (?)
L'agent a repris à son compte le silence -on est sur la ligne des urgences :
- ...
- ... et il y a des blessés ?
Sa voix, aux collègues : "Et il y a des blessés ?".
- Oui, un.
- Mince. Moi qui étais devant, je ne vois rien qui explique cet accident.
- Mes collègues verront cela. Allez, merci monsieur.
- Vous ne voulez pas que je vous laisse mon numéro de téléphone ?
- Aaah non, je ne peux pas le prendre. Appelez la Brigade Accidents à partir de lundi matin.
Je ne l'oublie pas : j'ai affaire à un flic, pas à un sondeur.
- D'accord.
- Comme ça en cas de besoin, ils vous convoqueront.
- D'a... d'accord.
Le monde change en s'échangeant.
La police et France Télécom, en tout cas.