Carpe diem, tu connais ?
C'est au restaurant. Le hasard nous a assis l'un en face de l'autre autour de la grande table qui accueille ce midi tous les collègues du service.
L'occasion d'aller au delà du cadre habituel de nos échanges.
Un jet de lumière sur la personne qui habite la coquille professionnelle.
Le silence ou le laisser-aller provoquent parfois les mêmes choses.
Ma collègue s'est mise à raconter sa soirée de la veille.
Elle était tombée sur un documentaire affreux.
Qu'elle n'avait regardé qu'une demi-heure.
Puis elle avait éteint, nauséeuse.
Hier soir, on avait diffusé une fiction présentant notre planète en 2025 si les choses continuent ainsi (à ce rythme ? comme elles sont ?).
Elle n'avait pas tout vu mais c'était :
- hor-ri-ble !
Je ne l'avais jamais perçue comme ça au travail.
Volubile, sensible, révoltée :
- Il faut qu'on change nos habitudes !
Le documentaire faisait réfléchir à la responsabilité d'avoir des enfants dans le monde qui vient :
- Il est peut-être déjà trop tard !
Elle en a deux.
Elle s'est insurgée plusieurs minutes durant. Jusqu'à ce que son assiette soit vide et brillante, en fait. J'étais le dernier à l'écouter. On est souvent "géographiquement correct" au restaurant.
Elle conclut donc pour ma seule gouverne :
- eh bien tu vois, au bout d'une demi-heure, j'ai arrêté la télé et je suis allée me coucher. Mon mari aussi était choqué. Tous les deux on est d'accord, on s'est dit hier soir : carpe diem ! Tu connais ? Tu sais ce que cette expression signifie ?
- ...
Elle m'a estomaqué.
Il n'en restait qu'un et c'était moi qui assistait à ce choc culturel d'une portée millénaire. Pouvais-je prétendre à plus d'attention en tant que simple habitant du monde tel qu'elle le conçoit ?
- tu connais ?, elle a insisté.
En guise de sortilège de désenchantement, je me suis souvenu in petto : quam minimum credula postero.
- non ?
- non, ai-je répondu pour en finir.
| CARPE DIEM QUAM MINIMUM CREDULA POSTERO |
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Mets à profit le jour présent sans croire au lendemain (HORACE, liv. I, ode XI, v. 8). | |
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« Hâte-toi de jouir du jour présent, sans compter sur demain. » Le poète épicurien, dans ses leçons de morale facile, aime à rappeler souvent que la vie est courte, et qu'il faut se hâter d'en jouir. Il adresse ce conseil à Leuconoé. |