Rechute (2)
Pardonnez-moi, mademoiselle -pardon, peut-être madame ?
Mademoiselle ?
Peu importe, de toute manière. Enfin... peu importe , je veux dire peu importe concernant ce qui m'amène à vous déranger, mademoiselle.
Je vous observe depuis tout à l'heure. Vous ne l'avez sans doute pas remarqué, du moins je l'espère. Vous ne l'avez pas remarqué, n'est-ce pas ?
Non, vous ne l'avez pas remarqué.
Peu importe -ah décidément ! Je me permets de vous déranger parce que je vous vois en train de lire la Chute de Monsieur Albert Camus. Vous ne tomberez donc pas des nues si je me lance incontinent dans un récit qu'il me faut à tout prix délivrer à quelqu'un, sans tarder, maintenant, donc, ici, de fait, et à vous, en l'occurrence.
Vous n'avez que quelques minutes à m'accorder ?
C'est tout à fait insuffisant !
Non, ne vous renfrognez pas, je m'exclamais de dépit et non de colère. Je suis quelqu'un de très calme et ce que je m'apprête à vous raconter vous le montrera à n'en pas douter.
Vous n'êtes pas sûre d'être la bonne personne ?
Ah, la bonne personne ... Existe-t-elle seulement ? Et si elle existait -ce dont je doute, je vous l'avoue-, par quel miracle se trouverait-elle précisément de passage sur les rares sentiers que chacun de nous emprunte dans le vaste monde ? Vous voyez, cette fois, je peux le dire sans méprise aucune : peu m'importe que vous ne soyez pas la bonne personne. N'y voyez pas de l'égoïsme ; ce qui compte à cet instant qui nous réunit, c'est que vous entendiez ce que j'ai à vous confier. Admettez que vous qui avez manifestement déjà consacré du temps au monologue d'un personnage fictif - dont l'aventure appartient au passé, vous ne pouvez me refuser cette attention que j'ose quêter désespérément auprès de vous -ce qui n'est pas dans mes habitudes, je vous prie de le croire.
Vous me laissez cinq minutes ? Cinq toutes petites minutes pour vous résumer une centaine d'années ?
Vous vous moquez, mademoiselle !
Je n'ai pas l'air d'un centenaire ? Je l'espère bien, j'ai à peine la moitié d'un siècle !
Pardon ?
Je mentais quand je parlais de cent ans ? Non, faites-moi l'honneur de votre crédit et ne me réduisez pas à un vulgaire matamore de terrasse. Quitte à jouer sur les mots : j'ai passé l'âge. Non, le fait est que mon âge ajouté à celui de celle dont je voudrais vous parler permet effectivement d'atteindre le siècle annoncé.
Je vous intrigue ?
Je vous comprends. Pour votre défense, vous ne savez rien encore de ce qui me pousse irrésistiblement, devant l'urgence que vous comprendrez bientôt, à jeter mon dévolu sur votre charmante personne alors que je ne vous connais ni d'Eve, ni d'Adam. Ce contre-temps de votre existence, mademoiselle, vous le devez à Camus et à lui seul ! C'est la lecture que vous en aviez qui m'a donné le courage de vous aborder pour vous entretenir de ce que je n'ai encore jamais conter à personne et qui, après vous -si vous me laissez un peu plus de temps que ce que votre légitime mais désormais obsolète réticence avait circonscrit à quelques misérables minutes- ne sera plus jamais dévoilé de la sorte.
Vous êtes désolée de devoir m'arrêter là ?
Vous devez vraiment vous en aller ?
Mais vous ne pouvez pas !
Vous vous levez ?
Non ! Je refuse de vous dire au revoir...
Tant pis ?
Je ne vous dirai pas au revoir car ce serait mentir : nous ne nous reverrons plus, mademoiselle.
Vous êtes certaine du contraire ?
Vous êtes bien jeune, mademoiselle... Dea ? Dea, vous êtes bien jeune pour vous avancer ainsi à prétendre que nous nous reverrons quand moi, votre aîné, je puis vous dire que je mourrai avant demain.
Vous ne trouvez pas cela drôle ?
Moi non plus, je vous le concède.
Vous restez, dans le doute ? A mon premier faux pas, vous « foutrez » le camp ? Soit. C'est un marché que je m'empresse d'accepter, dans tout son comble : vous qui êtes jeune et avez la vie devant vous me comptez votre temps, à moi qui n'ai plus que quelques heures à vivre.
