L'allergie des autres
Il est jeune, travaille depuis plusieurs années mais ne se résigne pas encore à remplacer les étiquettes de surfer de ses habits par un crocodile plus adapté à son désormais quotidien. Il raconte, il confie, n'en revient toujours pas : lors de la dernière fête donnée chez lui - enfin, dans la maison de ses parents - la musique très forte étant trop forte pour les voisins - enfin, pourtant dans une maison, ça n'a rien à voir avec les appartements, rien que pour ça il ne pourrait jamais vivre en appartement - les gendarmes, normal, les gendarmes sont venus. Il discute, il négocie, il baisse enfin. Les gendarmes repartent. Alors il remonte le volume. Normal. Eh bien, rendez-vous compte, « j'hallucine » - enfin, qui n'hallucinerait pas ? - il y a quelqu'un, un voisin forcément, il a carrément fait sauter le compteur EDF qui donne sur la rue : il l'a ouvert au pied de biche - au pied de biche ! - et puis il a arraché les plombs. Fini, plus de courant... La fête, morte. Au pied de biche.
La région dépote. La plupart des anonymes qui déversent leur vie devant les caméras pour des documentaires voyeurs ou pour des émissions de "telle-est-la-réalité" habitent ici. Je ne situe pas. Il suffit de voir la provenance de ces gens dans les sous-titres des programmes concernés.
Une autre histoire. Des incendies à répétition dans une paisible résidence du coin : depuis un mois, cinq départs de feu ont été maîtrisés du côté des cyprès qui bordent abondamment la copropriété.
Qui ? Pourquoi ? La psychose s'installe...
En fait, c'est comme pour la fête gâchée d'avant.
Dans la résidence, il y a un monsieur qui à l'instar de plus en plus de nos contemporains souffre d'allergies. Les allergies se jouent allegro forte les dernières années... On n'a pas encore clairement fait le rapprochement entre la fabrication de ce qu'on mange et les réactions de nos corps entre les repas. On attend que les fabricants aient diversifiés leurs activités ? Mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui.
Il y a donc un monsieur qui à chaque printemps se tord les paupières et se ruine bruyamment en ouate ; il se montre particulièrement pro antihistaminiques en cette pourtant belle saison. Des mois et un douloureux vécu l'ont conduit à se livrer à des analyses poussées dont le verdict terrible ne saisit pas immédiatement le lecteur de la cruauté qu'il induit : allergie au pollen.
Du classique. Du classique dont le Mozart est le cyprès, justement.
Mettez-vous à la place du pauvre monsieur (entouré de cyprès, donc). Vous, vous entameriez une démarche de sensibilisation (!) auprès de vos voisins ? Raisonnablement, vous espéreriez de la part des copropriétaires, avec lesquels vous n'avez jamais échangé plus de dix mots auparavant, vous espéreriez qu'ils condamnent à la disparition les beaux cyprès de tous parce que vous êtes allergique ? Vous n'essaieriez même pas, je dis.
Une saison de rage impuissante, passe... Mais deux ?
C'est aussi ça, la solitude moderne.
La troisième saison, le monsieur a craqué. Il a mis le feu aux cyprès. Une fois, deux fois. A la cinquième, on ne l'avait pas encore attrapé. Et il restait encore des cyprès.
Ce matin, mon fils, qui n'a pas cinq ans, a fait une grosse colère parce que je ne voulais pas jouer avec lui. Il a explosé en pleurs en répétant que « les parents, c'est fait pour jouer avec les enfants ». Un point c'est tout.
Entre celui qui a fait sauter le courant de la villa, celui qui a mis le feu aux arbres et mon fils, c'est peut-être la même histoire.