Les uns conscients, les autres non
Sans toi, ni moi, ce patron de boulangerie qui n'a jamais embauché un seul des apprentis qui se relaient depuis toujours, sur le trottoir, ce type perdant qui jette par terre ses jeux à gratter et la contractuelle qui aligne les contredenses sans plus jamais nuancer les fautes, dans le bus, ces lycéens obligés qui jouent la terreur aux vieilles frustrées, au travail, les salauds installés et les sadiques ambitieux, les planqués n'assumant même pas leur chance, les conjoints qui se gardent de donner leur avis, les familles qui taisent leur crasse et chient sur le monde, les enseignants qui savent qu'ils apprennent mal, ceux qui préfèrent la dépression à la lutte, ces collègues qui voient mais ne disent rien : la vie des autres, c'est combien en regard de ses années à passer avec ceux-là ?, ces commerçants qui ont un avis mais ne retiennent que leurs ventes, ces passants qui affichent leur renoncement sans plus penser que les enfants peuvent les voir, les hommes qui cessent d'être pères comme on quitte un boulot, les femmes qui cessent d'être femmes quand les enfants sont là, les amants qui jouissent malgré la misère qu'ils laissent derrière la porte d'une chambre à coucher, les employés qui respectent les consignes plus que les clients, ceux qui savent et qui ne disent rien, ceux qui ont souffert et qui sont devenus durs justement à cause de cela, ce retraité doré qui donne des leçons à cet ingénieur qui ne trouve pas de premier emploi, les parents aigris des choix qu'ils n'ont pas su faire et qui s'en plaignent à leurs enfants, les enfants qui crachent sur des parents impeccables, les inconnus qui pensent du mal de ceux qu'ils ne connaissent pas, les quadras qui renient leurs vingt ans, les politiciens qui s'affairent au pouvoir et les journalistes qui exercent leur emploi comme un autre, les clients des putains malgré elles, ceux qui licencient comme on tranche et ceux qui expliquent que dans ce pays, tout est pourri mais qui se portent très bien, ceux qui rappellent aux fonctionnaires qu'ils leur doivent leur paie et les fonctionnaires qui ont perdu le goût de l'autre, les voleurs qui n'ont pas le sens de l'honneur, les voisins qui entendent mais se gardent d'intervenir, ceux qui vendent aux endettés, les riches qui ne parlent jamais des pauvres et, sans rapport, les beaux qui se moquent des laides et, enfin, ceux qui font fortune tandis que les rues s'emplissent de sans toit ni loi.
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