J'aime la grève
Ce billet est dédié en toute amitié à Claudiogène
qui publie ce jour un billet intitulé : "j'aime le golf".
Je partage avec lui l'essentiel et nous cultivons le reste.
Touchant, son texte m'inspire cet autre-ci, à la manière de :
Il fait jour, c'est le matin. Le soleil brille suffisamment pour faire oublier qu'il fait froid.
C'est la fin de l'automne mais là-haut, dans l'Est, la fin de l'automne, c'est souvent déjà l'hiver. C'est mardi. Ou peut-être mercredi. Etudiant, étudiant en grêve qui plus est, donne une couleur également blanche à tous les jours de la semaine. C'est 1986.
Les réveils de l'époque ne faisaient plus dring mais bibibibi-biiiip. L'arrogance de la jeunesse les avaient démodés depuis l'université. Le corps se levait quand ses yeux s'étaient ouverts depuis assez longtemps pour être certain que le seul plafond ne suffit plus pour horizon.
10 heures 20. L'horaire prévoit un rendez-vous au centre-ville, loin du campus : aujourd'hui, il n'y aura pas même les bons élèves dans les salles de cours. Dans une manifestation, il n'est pas essentiel d'être à l'heure : pourvu qu'on y soit. Le plus léger possible, dedans et dehors.
Dans ces rassemblements joyeux, on crie de bon coeur les slogans auxquels on adhère et on regarde les autres crier ceux avec lesquels on n'est pas d'accord parce qu'on n'a pas compris ou qu'on conteste à la contestation parce qu'il faut quand même pas pousser.
Dans ce troupeau volontairement rejoint, on a l'impression de connaître tout le monde et on se sent vu de tous. On rit à pleines dents. On peut facilement tomber amoureux.
Sur le chemin qu'emprunte le cortège, il y a peut-être ma liberté. La veille, j'ai repéré une annonce dans le journal et je dois visiter un deux pièces à 11h30.
Je l'emmène avec moi visiter l'appartement. Une vieille, protestante embourgeoisée, nous fait sobrement l'article. Et puis elle se tait, manifestement à court d'expérience face à ce spécimen étudiant qu'elle recherche tout particulièrement pour louer au noir.
On n'est pas sérieux quand on a 17 ans : je lui demande de nous laisser un peu seuls pour nous faire une idée. Elle me remet les clefs et s'en va. Dans l'appartement entièrement nu, dans la lumière et le froid de l'hiver déjà là, nous faisons l'amour.
On rend les clefs puis retrouve les rangs bruyants des manifestants.
En moi, le coton.
C'était une époque plus juste, un temps d'avant maintenant.
Quand le désir était plus fort que l'interdit.
Quand le futur n'était pas au conditionnel.
Quand mes parents n'étaient pas vieux.
Quand cette histoire était promesses.
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