N'aie pas peur, Grand'Mère
C'est l'anniversaire de Suzanne aujourd'hui.
Elle est née en 1911.
En Alsace.
Elle a fêté ses 7 ans, l'âge de raison, à la fin de la première guerre mondiale.
La scierie de son père a fermé pour faillite à la fin de son enfance.
Elle s'est mariée à 22 ans.
Comme d'usage alors, elle était vierge.
Son mari s'est avéré alcoolique.
Il est mort d'une pleurésie peu de temps après leur installation à Paris.
Serveuse dans un restaurant, elle a rencontré mon grand-père qui y était sommelier.
Elle est revenue en Alsace avec ce Vendéen.
Ils ont ouvert une épicerie.
Un mois plus tard, la seconde guerre mondiale éclatait.
Pour avoir le droit de rester dans sa région, elle aurait dû «divorcer du Français».
En 5 minutes, sur place, et pour 5 Marks.
Ils ont fui et se sont retrouvés à Drancy.
Par chance, leur train les a menés dans la Zone Libre.
A Toulon, ma mère est née sous les bombardements.
Ils ont eu en tout quatre enfants qu'ils ont élevés avec un salaire d'employé.
Tous ont fait des études, tous se sont mariés.
L'aîné, à 45 ans, s'est suicidé.
Pendant des années, déjà vieux, Suzanne et son mari ont perdu l'envie de vivre.
Seul lui a obtenu sa remise de peine, il s'en est allé sans elle.
Mais, alors et soudain et depuis une décennie, Suzanne sourit.
Elle profite de ce qu'elle sait objectivement éphémère.
Elle est amoureuse, elle est rieuse, l'euro, elle s'en fout.
Elle vit.
Simplement et pleinement.
Je l'ai entendue au téléphone, tout à l'heure, pour ses fabuleux 94 ans.
Je l'ai sentie triste.
Elle n'a rien dit de tout cela
mais j'ai compris.
L'état d'urgence,
ça lui a renvoyé de violents souvenirs.
N'aie pas peur, Grand'Mère.