Dedans et d'eux
Qui sait ce que l’on ressent quand on se brûle la langue ?
Cette douleur, on la connaît : violente, conséquence immédiate d'une mégarde.
On ne prêtait pas attention à ce qu’on introduisait dans sa bouche l’instant d’avant.
Se brûler la langue est une souffrance particulière : l’absence de sensations cache hypocritement le martyre lancinant qui doucement lui succède.
Pendant un long moment, on n’a plus de goût, on n’a que mal.
Quand on s’est brûlé la langue, on sait qu’il faut attendre.
Attendre de n'avoir plus mal.
Lentement, ça passera.
Devant soi, le plat encore chaud, à jamais brûlant dans notre mémoire, attire le mépris.
L’appétit n’a plus d’importance.
Autour, les autres, qui étaient là, qui avaient faim, se taisent.
Ils ne pensent plus à manger. Ils savent parfaitement ce que l’on a.
Et pourtant, dans le fond, pendant ces instants de supplice, ils ne peuvent qu'imaginer ce que l’on ressent.
On est seul à l'avoir, ce mal.
Le dire enflerait encore son tourment.
Du temps passe.
Du temps passe et on relève soudain les yeux, on les voit là, autour, qui évitent d’insister - eux qui imaginent cette douleur avec une intensité fixe font semblant de ne pas regarder.
On se referme sur soi et on repense à son mal pour que passe le temps.
On a moins mal.
Mais mal encore.
On relève toujours les yeux, au bout du compte.
Ainsi, pendant plus ou moins de temps -cela dépend du choc encaissé, cela dépend de l’envie que l’on a de surprendre les autres, toujours autour, forcément, en flagrant délit de présence.
On joue à cache-cache du regard, l’air de rien, l’air de tout ce qu’on ne peut pas partager.
Jusqu’au moment où enfin, d'accord, les regards se croisent.
Quand se croisent le regard de celui qui a eu mal et le regard de ceux qui le savent, il se peut que tous partent d’un éclat de rire.
On dirait un pardon.