Balistique générationnelle

Publié le par LChe

 

Vieillir est une maladie : on se croit sages alors qu’on n’est plus fous.

 

 

Regardez-les, regardez-nous, impeccables, capables d’apparaître dignes les uns aux autres, soucieux de ne pas valoir de commentaires désobligeants de gens qu’on ignore, sagaces d’actualités -la même pour tous, distribuée par quelques-uns, ignares d’arts qu’on oublie parce que l’histoire, déjà, on ne sait plus… Nous sommes la dernière poupée russe en date et nous sourions de l’espace autour de notre petit monde, immense pour nous quand il n’est que noir pour les enfermés de la poupée d’après, poupée qui s’emplira de sa propre comparable gloire au barreau suivant de l’échelle.

 

Les avez-vous vu rire, ces jeunes gens qui rient parce qu’ils s’embrassent ? Eux pleurent quand ils ne s’embrassent pas. Les voilà qui crient, les voilà réunis. Approchez-vous d’eux, sous prétexte d’un renseignement ou d’un service -ces petites choses qui nous occuperont toute la vie jusqu'à ce qu’elle se soit lassée de nous. Notre corps abîmé les rejoint et un à un, maintenant, ils s’éteignent. Peut-être un trop fou poussera un cri de joie que nous ne laisserons être qu’une puérile provocation -un silence le vaincra, en se prolongeant s’il le faut.

 

Ils se taisent quand on leur demande pourquoi après eux on ne s’embrasse plus.

 

Nous ne serons plus jamais comme eux. 

Pire, eux seront comme nous.

 

Simple question de temps.

 

 

Il faut une génération à l’homme pour le décourager d’être libre. Bercez-le de trop d’amour, sevrez-le, invoquez une société à laquelle il appartient, celle où vous vous rendez quand vous le laissez seul, faites-lui comprendre qu’il ne pourra jamais vous aimer plus que vous l’avez aimé (sortez les albums photo en guise de preuves), voyez ses fautes dans ses poèmes et faites-vous un devoir de les corriger, dites-lui vos lectures et soyez rassurés dans l’incompréhension qu’il en a (faites d’un dictionnaire un cadeau d’anniversaire). Soyez son maître faible : dites-lui que vous savez ce qu’il vit, vous l’avez déjà vécu. Faites semblant de vous souvenir et racontez-lui l’histoire que vous auriez voulu vivre à son âge. Lui qui vous voit sait que vous en êtes revenus. Dites-lui un soir de votre insomnie que vous ne comprenez plus le monde ; il aura besoin d’un plus fort : ce sera vous. Quand il en sera réduit à votre évidence, du haut de votre barreau, dites-lui comment faire, c’est-à-dire comment grimper pour vous rejoindre. Accordez-lui que le bonheur a peut-être plusieurs chemins mais soyez intolérants sur un sujet au moins : pour vivre, il doit le savoir, il n’y a que votre échelle qui vaille. Invoquez le bonheur collectif, le cas échéant, pour justifier sa mise au pas. Laissez-le s’effrayer tandis que vous reconsidérez votre vie dans le chaos que vous finirez par saluer in petto le matin comme l‘emblème de votre stagnation. Ensuite, laissez-le voler quelque temps, il finira dans les plumes des autres qui sont des drôles d’oiseaux de toute façon. Laissez-le se mettre au travail, il y arrivera tout seul. Soyez discrets tandis qu’il se dégrise durant quelques années. Normalement, il se mettra à construire ou à enfanter et son problème ne sera plus le vôtre.

 

 

Sa dernière production, la génération suivante, vous blanchira tandis que son cœur aura un ultime pincement au détour d’un miroir à l’évidence de ses tempes poivre et sel.

 

Vous entendrez alors à nouveau les rires des jeunes gens et, avec gourmandise, vous vous mettrez à rire vous aussi. Vous vous direz même un peu fous parce que vous ne sentirez plus vraiment sages.

 

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Publié dans Fil au-delà

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