Une vie à l'envers

Publié le par LChe


Je suis née juste avant les élections de 2007 : pour la première fois, une femme allait peut-être devenir Présidente de la République Française.

Mes parents m'ont gâtée : j'étais leur seule enfant. Et j'étais aussi leur priorité dans la vie. Je passais avant leur travail. Je passais avant eux tout court.


Quand j'avais 5 ans, il y a eu une autre élection présidentielle : pour la première fois, l'extrême-droite a failli passer au pouvoir.


Ca a jeté un froid à la maison. Chaque fois que les amis passaient, ils ne parlaient que de ça. Pendant ce temps-là, je jouais sur la toute nouvelle Playstation 2 *. J'étais incroyablement douée pour mon âge.


J'avais dix ans quand le Parlement a été dissous. Ou dissolu ? A l'école, c'était vraiment excellent : on faisait littéralement ce qu'on voulait ! En plus, comme j'avais de l'argent parce que les parents gagnaient bien leur vie dans les nouvelles technologies
*, on avait notre propre appartement et dedans tout ce qu'on voyait dans les publicités grâce aux crédits.


J'ai eu mes règles tard. Le jour où Chirac a été élu sur la fracture sociale *, mettant fin à 14 ans de socialisme. Ma mère m'a filé une claque. La seule que j'ai jamais reçue.

J'avais un an d'avance en classe. J'étais encouragée par plusieurs professeurs qui me prédisaient un bel avenir. J'aimais autant les lettres que les sciences. Je pensais déjà un peu aux garçons.


Je préparais ardemment les examens de fin de prépa quand Tonton
a été reconduit pour un septennat *. Nous étions peu nombreuses en maths spé. Et je n'étais pas la plus laide. J'avais une sexualité seulement bridée par mon emploi du temps trop chargé.

Mes parents ont divorcé et se sont remariés la même année.
Mais plus ensemble.


Le samedi 9 mai 1981, je suis devenue l'épouse d'un ingénieur des mines issu d'une famille bourgeoise avec laquelle je ne me suis jamais sentie à l'aise. Ils craignaient tant la victoire de la gauche qu'ils ont fait une tête d'enterrement à  la messe célébrant notre union.


J'ai eu mon troisième enfant quand Valery Giscard d'Estaing
*, qui avait 3 millions de voix de retard au premier tour sur le candidat de la gauche, l'a emporté avec 400000 voix de plus au second *.

L'existence était sereine pour moi : la carrière de mon mari nous permettait de mener une vie exemplaire aux yeux de tous.

J'étais la parfaite épouse. Je ne pensais plus reprendre un jour le travail. Des enfants et une maison à tenir suffisaient amplement à remplir mes journées.

Je m'ennuyais parfois, c'est vrai. J'avais par instants des bouffées d'angoisses. Il s'agissait, en quelque sorte, d'un sentiment d'étouffement *.
En secret, je comprenais ces jeunes embrassant le mouvement hippie
*.

Mais divorcer n'était pas pensable.


Le jour où j'ai découvert que j'étais à nouveau enceinte, Pompidou est mort
*. Je n'étais vraiment pas prête pour cela mais mon époux m'a interdit d'avorter. Pourtant j'aurais pu : mon beau-frère était chirurgien dans une clinique où cela se pratiquait. Mais j'ai fini par céder.

Sept mois plus tard, les jumeaux sont arrivés.


Comme de Gaulle
avec la France quand il est parti en Irlande *, j'ai fait chambre à part à compter d'avril 1969. La semaine, les trois grands étaient au pensionnat. Et leur père à Paris la plupart du temps. Je rêvais d'avoir un amant. Il avait le visage des hommes que je croisais : le facteur, le boucher et même le pasteur.



Aujourd'hui, je n'ai plus de nouvelles de personne.
Je n'ai pas d'amis à vrai dire.

Je n'ai plus que la famille.

C'est horrible mais malgré l'amour que je leur porte et bien que je sache que je n'ai pas le droit de les abandonner, je crains que je ne réussirai pas longtemps encore à ne pas devenir folle.


A moins d'une révolution.


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Publié dans Fil au-delà

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U
Super thème de film. Etonné que ça n'ait jamais été fait.Du point de vue de la narratrice et sans se restreindre au thème politique. Elle voit tout le monde regresser en naissant le jour de leur mort tandis qu'elle évolue dans un monde qui n'est pas fait pour elle.Il y aurait quelques contradictions au bout d'un moment mais elle sont bien esquivées dns ton exte.En fait, on pourrait faire un côté science-fiction en se disant que c'est la narratrice qui est dans la vérité et que nous vivons tous à l'envers.Comme la terre qui tourne autour du soleil. On ne le savait pas avant et finalement c'est nous bougeons.Lche = Galilée ? Il est peut-être en avance sur son temps. En avance ou en retard ? J'ai la terre qui tourne...
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L
Merci pour ton commentaire éclairé, Ugonice. J'imagine aussi un film sur ce principe. Note bien que lorsqu'il sortira enfin, il risque de donner paradoxalement l'impression de déjà-vu :-)<br /> (signé : GaliLecce)
T
NOITULOVER !
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L
tnemelues iS.
E
C'est une révolution de faire le chemin à l'envers. Je l'ai fait en lissant le texte puisque la narratrice à mon âge. Merci.
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L
Plaisir et révolution partagée.
C
"J'aurais voulu être grand-pèreDès ma naissanceEt faire tout le chemin à l'enversJusqu'à l'enfanceAller de soleils en soleilsEt non de jours en nuitsEt non d'ennui en nuitsJ'aurais aimé être un vieillardAu petit jourNe pas avoir connu le désespoirEt l'amourMourir de sagesse en paresseEt non d'ivresses en jeunessesEt non de jeunesse en vieillesse"(1981)Posé ici sans réfléchir.
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L
Magnifique stance... comme une course au crépuscule... ou à l'aube ? Tu sais, quand les couleurs de la mer et du ciel se nouent... ou se dénouent ?
E
Trouble concerné....échos des confidences de ma mère et ma grand mère...régressions politiques contre révolutions féminines? A débattre selon l'élu de mai...
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L
Pourvu que l'élu(E) de mai n'en ait pas rien à débattre.