Tout le chemin parcouru

Publié le par LChe

 

Je pourrais deviner tout le chemin parcouru. Je pourrais dire posément, sans l’ombre d’un doute, comment je la vois aujourd’hui. J’en parlerais à un inconnu, qui ne saurait rien d’elle, rien de moi, qui ne saurait même pas qu’on s’est connu un jour, mais à qui je saurais faire croire en moins de temps qu’il n’en faut pour devenir ivre, qu’hier encore je l’ai vue et qu’elle m’a entretenue des derniers détails de sa vie que je connais si bien, depuis tant de temps déjà. A cet inconnu, je dirais ce que j’invente et il n’aurait aucun doute sur notre histoire. Il ne se permettrait aucun doute, en fait. Parce que cette histoire l’arrangerait trop, dans sa solitude d’inconnu, dans sa misère d’individu. Il me croirait au delà de mon mensonge pour entretenir celui de son espoir. Il m’écouterait tant et si bien parler d’elle, me poserait des questions la concernant, des questions qu’il croirait intimes, comme celles que l’on ose avouer à ses vieux amis, parce qu’on a besoin de savoir une réponse, en attendant sa réponse, -la réponse-, cet inconnu, dis-je, m’interrogerait avec une violente proximité et je saurais répondre avec une spontanéité qui achèverait de convaincre le plus incrédule des misanthropes. L’inconnu en deviendrait nerveux, probablement jaloux d’une complicité, d’une assurance amoureuse, une sorte de tout-risque imparable à l’accident de l’abandon. Je le délaisserais à ce moment précis, à l’acmé de sa fidélité d’auditeur, quand l’écoute sombre dans la foi, quand enfin il risquerait de ne plus me croire. Quand je dis que je le délaisserais, je veux dire que soudain je ferais semblant de reconnaître ma voisine, qui, -surprise-, se laisserait entraîner dans ce mensonge inattendu et brutal. On déteste tous le mensonge, mais le mensonge inattendu laisse respectueux ses victimes, elles croient qu’une folle vérité se cache en son sein. Ma voisine, inconnue parfaite dans ma situation, subirait alors un semblable assaut racontard, dans sa trame en tous cas. A elle, je pourrais dire comment elle est, comment je crois qu’elle est en ce jour, il y a tant de temps qu’on s’est quitté. A elle, à elle que je ne connaîtrais pas, je dirais la vie de cette amie qui fut mon amour, que j’ai laissée hier pour un train qui l’emmenait vers nos galères modernes. A nouveau, je raconterais, avec plus de force encore, parce qu’un peu saoul, parce que l’inconnu resté dans mon dos devrait entendre quelques mots d’elle que le souvenir récent inscrirait, térébrant, dans sa mémoire, oui, à l’inconnue qui m’aurait permis de quitter l’inconnu je jouerais une nouvelle comédie autour d’elle, elle racontée à elle écoutant, elle qui aurait les honneurs de la cimaise dans la tourbillonnante peinture qu’un soir, un soir suivant le matin où j’aurais vraiment reçu des nouvelles d’elle, elle qui ne m’en aurait pas données depuis si longtemps, un soir je ferais mon mythe en inventant l’histoire impossible de ceux qui ont décidé un jour de plus être ensemble pour l’avenir, pour l’avenir entier, pour toujours, ce même « pour toujours » que l’on voit accolé à un sentiment déclaré sur un tronc ou sur un banc, nous, nous qui l’aurions accouplé à la négation de ce même sentiment. C’est idiot de se dire qu’il y six milliards d’individus, dont trois du sexe que l’on pourrait aimer, mais combien il est navrant de penser qu’il y a quelques individus que nous n’aimerons plus jamais, parce qu’on les a déjà aimés, comme si une fleur cueillie ne pouvait plus être cueillie par soi mais bon, par d’autres, oui, on l’espérait même ! Quand on ne s’aime plus, on s‘abandonne. La bière ferait son manège et le bateau pirate partirait dans l’autre sens. Je me leverais et immédiatement, je retomberais dans les bras de l’inconnue, -les forains règlent savamment leur carriole. J’aurais pu tomber sur lui, l’aigri, l’halluciné de mon récit, mais c’est sur elle que le destin ivre me ferait chuté. A jeûn, le destin s’appelle probablement le hasard : l’inconnue me sourirait. A ce moment-là précis, en aucun cas avant et très peu plus tard, je la verrais : elle serait belle, belle d’après moi, c’est-à-dire qu’il m’importe peu de savoir si elle pourrait être belle pour vous aussi, mais que vous devez imaginer mon sentiment intérieur en relevant mon visage sur celui d’un ange, m’accrochant à son halo avec le désespoir de celui qui craignait auparavant trouver là les flammes de l’enfer. Elle me traînerait sans doute, aidée par d’autres un moment, peut-être même par l’inconnu dégoûté par ma chance de les connaître ces femmes, celles dont je crée l’histoire invivable et celle avec qui j’allais la créer. La nuit, dans tous les sens du terme, suivrait et je ne me souviendrais que de sa voie lactée. Très tôt, je me réveillerais, à côté d’elle, dans la pénombre. Et je verrais -je ne serais plus plus saoul, on n’est pas saoul dans ces moments quand ils arrivent, l’incroyable arrive trop rarement pour qu’on soit ivre alors, je verrais que c’est elle, elle que je n’aurais plus tenue depuis si longtemps et dont je disais dans un bar tout ce que j’aurais pu deviner, elle qu’un mensonge rendrait présente, un mensonge pour elle qu’une réalité ferait mentir honteusement. Elle aurait alors les yeux ouverts, elle me dirait mon erreur et je serais ce malheureux dans le silence de Judas. Je ne voudrais surtout pas qu’elle parle mais elle le ferait, marquant la fin du hasard. En moi, derrière mes yeux, au son de sa première syllabe, je serrerais tous les muscles de l’insouciance. Cela m’éviterait d’entendre ce que je penserais être ses premiers reproches légitimes. Mais les muscles se relâcheraient vite : je devrais l’entendre. Sa voix aurait tellement changé depuis le temps. Je me prostrerais dans un autisme de circonstance. Mais je l’écouterais. Elle serait tellement douce. Elle aurait changé car mon imagination m’aurait trahi. En quelque sorte, elle aurait changé à ce point que j’aurais juré que ce n’était pas elle. Par delà son flot de paroles, je me souviendrais m’être dit in petto qu’il est vain de proclamer : « je ne t’aimerai plus pour toujours ». Je retomberais amoureux d’elle mais cette fois, j’éviterais toute référence au passé. L’instinct tient le temps en distance et ne se nourrit que d’instants. Emmuré dans un présent excluant le monde d’hier, il resterait pourtant une porte fermée. En nous serrant, je me forcerais à ne pas y penser, à ignorer ce qui pouvait se cacher derrière ce fragile panneau de bois qui me séparait du dehors. L’avenir attendrait mon coup de poignée. On ne résiste pas à l’avenir et je fuirais cette femme que je connaissais si bien et qui pourtant ne se ressemblerait plus dans ma mémoire. Dans ma course, je croiserais tous mes inconnus, mais je prendrais garde de ne pas remarquer leurs mains implorant la suite de mon fabuleux récit. Quand je m’arrêterais, une ève, l’incarnation immense de toute la féminité devinée dans mes rencontres, attendrait un mot de moi, le seul, le plus simple. Dans une salle de mairie, on doit dire « oui », mais moi je dirais « feu » et par habitude sans doute, un magistrat déclarerait notre union. Tout cela est bien loin aujourd’hui et mes enfants m’appellent. Je vais les rejoindre, ils vont m’apprendre la curiosité de ce que j’ai su et que je ne sais plus.

 

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Publié dans Fil au-delà

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