Résistance moderne (2)
C'est un vieux monsieur qui se tient à côté de moi au passage piéton. Je l'observe de profil tout en surveillant le feu qui arrêtera les voitures et me permettra de traverser pour rejoindre le magasin où je ferai mes courses.Plus tard en sortant, tandis que j'attends un autre feu rouge, il est à nouveau là, à côté. Lui aussi porte un cabas rempli à présent. Mon sac est deux fois lourd que le sien. Tandis que je songe distraitement que j'ai été deux fois plus rapide que lui, il me dit :
- Physionomiste.
- Pardon ?
Il répète et je réponds :
- Vous l'êtes également.
Nous marchons ensemble et nous causons.
Il a un léger accent. Nous habitons dans deux immeubles presque voisins. Il y vit depuis 50 ans. Il a eu un métier : tourneur. Il me dit qu'il était Italien. Il hésite pourtant à poursuivre notre discussion dans sa langue que j'ai choisi d'adopter.
Arrivés à la croisée de nos chemins, nous restons là, entre nos deux foyers, sur une placette noyée de rayons.
Il ne semble pas triste, François, il l'est : son épouse l'a quitté en 2004.
- Je l'ai vue mourir.
Il a 11 petits enfants. Bien sûr, il sait l'importance qu'il a pour eux.
Mais il sait aussi qu'ils se lassent de le voir triste.
Nous nous connaissons depuis 2 minutes et il me donne le secret de sa vie :
- Avoir une moitié, c'est ce qu'il y a de plus important au monde.
Il reste muet lorsque je lui demande comment il se fait qu'il n'est pas invité chez les siens en ce dimanche midi. Je suggère alors que c'est lui qui ne souhaite pas les encombrer. Il a l'air étonné qu'un inconnu comprenne mieux que ses fils.
Il ne se ment pas, François qui devait être Francesco, il y a un demi-siècle. Il ne ment à personne. Ce n'est pas lui qui le prétend, ça s'entend. Vanitas vanitatum et omnia vanitas est un proverbe qui s'apprend dans la peine.
Il dit pourtant :
- Aujourd'hui, plus personne ne se parle.
Je souris. Le soleil baigne de gloire cette considération que nous infirmons.
Ses yeux sont magnifiquement bleus quand je souris.
- Avec elle, quand j'ouvrais la bouche, elle savait ce que j'allais lui dire.
- Comment s'appelle votre femme ?
Il ne répond pas. Mon indicatif présent sonne faux comme la rencontre de la pétulance et de la componction.
- Comment s'appelait votre femme ?
Il est surpris.
Sa bouche est un écrin qui révèle un diamant quand il prononce :
- Ada.
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