Ah ! S'il y voyait...
« Ah ! S'il y voyait... », c'est le titre d'une lithographie qui m'avait frappé dans les toilettes d'un restaurant. L'endroit tout entier enivre le client d'un charme original. On y est d'autant plus sensible légèrement éméché, debout et seul entre deux discussions légères ou profondes comme savent les réserver les soirées en amoureux.
Debout, seul et pissant, surpris de l'impromptu silence qu'une envie assouvie fait jaillir entre deux plats. Un peu saoul, on regarde droit devant soi, qui se termine à 50 centimètres.
Et on la voit.
Sur la lithographie, deux donzelles se promènent lorsqu'elles sont croisées par un aveugle mendiant. Le malheureux n'a pas vu qu'il a posé le pied sur la traîne d'une des longues robes. Le tissu déchiré livre de généreuses fesses à la vue du pisseur. Les damoiselles rient et l'une d'elles s'exclame, en guise de légende : « Ah ! S'il y voyait... ».
L'alcool ou l'inopiné, peut-être les deux, laisse pantois l'observateur.
Cet humour avait traversé allègrement les siècles...
Un certain conditionnement et un appel du réel attirent alors le regard ailleurs, en l'occurrence vers la braguette qu'on s'attache à refermer.
Puis on oublie.
Comme toutes ces choses qu'on a vues une seule fois et qu'on fourre malencontreusement dans le bazar du hasard.
Or le hasard qui se reproduit perd de sa crédibilité : je revis cette même lithographie, quelques mois plus tard, chez une connaissance, à l'occasion d'un de ces repas marquant un pas dans la relation mais marqués par le manque d'audace de la gente vieillissante.
Dans le couloir, encadré différemment cependant : « Ah ! S'il y voyait... » !
Je félicitai vivement mon hôte. En plus de m'offrir le plaisir renouvelé de voir cette drôle d'image, il conjurait le sort et ancrait définitivement cette lithographie dans une mémoire accessible.
Soucieux du succès de cette soirée stimulant le devenir de notre entente fragile, il me prit par le bras et me fit visiter son «musée», nous faisant nous arrêter sur des trésors du même acabit cachés au milieu de l'ordinaire standard de sa classe. Passèrent en revue koteka, déesse stéatopyge, ustensile obsolètes et bien d'autres objets improbables.
Las, ni la discussion à table ni le repas qui s'y joua ne surent nous faire atteindre la même symbiose. Mais au final, c'était déjà pas mal : on se reverrait.
Sans doute empli de mon nouveau souvenir, je décidai la semaine suivante de retourner dans ce beau restaurant qui cousait de fil blanc ma nouvelle relation amicale.
Un rien sentimental, je différai le moment d'aller aux toilettes.
Lorsqu'enfin j'y pénétrai, un désastre me sauta à la figure. Le rideau noir de la colère tomba sur le cadre vide au dessus de la lunette : on l'avait évidé !
La lithographie disparue semblait hurler depuis la zone vierge qu'elle avait laissée derrière elle.
Dépité, profondément déçu, je croisai le patron en regagnant ma table.
Je lui demandai une explication.
Il me répondit désolé, rapidement car fort affairé par ailleurs, qu'on lui avait volée il y a peu en crevant le fond du cadre et en emportant le précieuse toile sans doute enroulée sous un habit, comme le ferait un voleur au musée.
Il ajouta avant de me quitter : « C'est d'autant plus bête que c'est une pièce unique, la planche de tirage ayant cassé après la première reproduction.»
Perplexe, je raisonnai lentement.
Mes souvenirs se faisant de plus en plus précis, je m'exclamai : « Ah ! S'ils y voyaient... »