Rechute
Pardonnez-moi, mademoiselle -pardon, peut-être madame ?
Mademoiselle ?
Peu importe, de toute manière. Enfin... peu importe je veux dire peu importe concernant ce qui mamène à vous déranger, mademoiselle.
Je vous observe depuis tout à lheure. Vous ne lavez sans doute pas remarqué, du moins je lespère. Vous ne lavez pas remarqué, nest-ce pas ?
Non, vous ne lavez pas remarqué.
Peu importe -ah décidément ! Je me permets de vous déranger parce que je vous vois en train de lire la Chute de Monsieur Albert Camus. Vous ne tomberez donc pas des nues si je me lance incontinent dans un récit quil me faut à tout prix délivrer à quelquun, sans tarder, maintenant, donc, ici, de fait, et à vous, en loccurrence.
Vous navez que quelques minutes à maccorder ?
Cest tout à fait insuffisant !
Non, ne vous renfrognez pas, je mexclamais de dépit et non de colère. Je suis quelquun de très calme et ce que je mapprête à vous raconter vous le montrera à nen pas douter.
Vous nêtes pas sûre dêtre la bonne personne ?
Ah, la bonne personne Existe-t-elle seulement ? Et si elle existait -ce dont je doute, je vous lavoue-, par quel miracle se trouverait-elle précisément de passage sur les rares sentiers que chacun de nous emprunte dans le vaste monde ? Vous voyez, cette fois, je peux le dire sans méprise aucune : peu mimporte que vous ne soyez pas la bonne personne. Ny voyez pas de légoïsme ; ce qui compte à cet instant qui nous réunit, cest que vous entendiez ce que jai à vous confier. Admettez que vous qui avez manifestement déjà consacré du temps au monologue dun personnage fictif - dont laventure appartient au passé, vous ne pouvez me refuser cette attention que jose quêter désespérément auprès de vous -ce qui nest pas dans mes habitudes, je vous prie de le croire.
Vous me laissez cinq minutes ? Cinq toutes petites minutes pour vous résumer une centaine dannées ?
Vous vous moquez, mademoiselle !
Je nai pas lair dun centenaire ? Je lespère bien, jai à peine plus de la moitié dun siècle !
Pardon ?
Je mentais quand je parlais de cent ans ? Non, faites-moi lhonneur de votre crédit et ne me réduisez pas à un vulgaire dragueur de terrasse. Quitte à jouer sur les mots : jai passé lâge. Non, le fait est que mon âge ajouté à celui de celle dont je voudrais vous parler permet effectivement datteindre le siècle annoncé.
Je vous intrigue ?
Je vous comprends. Pour votre défense, vous ne savez rien encore de ce qui me pousse irrésistiblement, devant lurgence que vous comprendrez bientôt, à jeter mon dévolu sur votre charmante personne alors que je ne vous connais ni dEve, ni dAdam. Ce contre-temps de votre existence, mademoiselle, vous le devez à Camus et à lui seul ! Cest la lecture que vous en aviez qui ma donné le courage de vous aborder pour vous entretenir de ce que je nai encore jamais conter à personne et qui, après vous -si vous me laissez un peu plus de temps que ce que votre légitime mais désormais obsolète réticence avait circonscrit à quelques misérables minutes- ne sera plus jamais dévoilée de la sorte.
Vous êtes désolée de devoir marrêter là ?
Vous devez vraiment vous en aller ?
Mais vous ne pouvez pas !
Vous vous levez ?
Non ! Je refuse de vous dire au revoir...
Tant pis ?
Je ne vous dirai pas au revoir car ce serait mentir : nous ne nous reverrons plus, mademoiselle.
Vous êtes certaine du contraire ?
Vous êtes bien jeune, mademoiselle... Dea ? Dea, vous êtes bien jeune pour vous avancer ainsi à prétendre que nous nous reverrons quand moi, votre aîné, je puis vous dire que je mourrai avant demain.
Vous ne trouvez pas cela drôle ?
Moi non plus, je vous le concède.
Vous restez, dans le doute ? A mon premier faux pas, vous « foutrez » le camp ? Soit. Cest un marché que je mempresse daccepter, dans tout son comble : vous qui êtes jeune et avez la vie devant vous me comptez votre temps à moi qui nai plus que quelques heures à vivre.