Gens qui rient et gens qui pleurent

Publié le par LChe

 

Se promener avec un enfant rend photosensible aux années.

Peut-être parce qu'en sa compagnie une double-vue des choses est possible.

La focale est fragile et précise, elle dépend de paramètres comme la disponibilité de l'adulte ou l'égoïsme du plus petit. L'humeur seule peut faire osciller la perception.

On peut très bien se rendre compte de rien d'ailleurs.

 

Ce matin, une promenade avec mon môme nous a amenés dans le quartier où je travaillais jusqu'à l'an dernier. De cette époque, je retiens principalement... les deux bistros où je passais mes pauses de midi.

 

 

Le premier est fermé. Mais Grégoire habite au dessus. Je sonne et on entre dans l'immeuble.

 

A l'étage, Grégoire nous accueille avec un nourisson de 17 jours dans les bras. Un enfant, son premier, est né : c'est un garçon !

 

Comme le feu, comme les vagues, un bébé permet de s'extraire du temps. Les mots comme l'émotion sont des légos qu'on assemble avec les autres. La construction donne un sentiment partagé qui emboîte des considérations simples qu'inspire le bébé.

Comme le feu, comme les vagues.

 

Une visite au nouveau-né s'annonce. D'autres mages nous remplacent dans cette bulle quasi anachronique.

 

 

Dehors, nous prenons naturellement la direction du second bistro.

 

Lui aussi est fermé. Mais José n'habite pas là, lui.

Le patron de la Piaule - c'est ainsi que s'appelle l'endroit - vous accueille en vous donnant du « Monsieur le Directeur » ou du « Chef ». Des sans domicile fixe s'offrent régulièrement la cantine ici, certains de l'abondance des mets et des mots.

 

Dommage que le rideau de fer soit baissé ce matin. Je me souviens à présent que lors de mon dernier passage, José était tellement pâle que je m'étais permis d'arrêter son manège jovial pour lui demander simplement : « Ca va ? ». Dans l'instant il avait changé d'expression et m'avait avoué qu'on lui avait trouvé un truc aux poumons alors que lui ne sentait rien de rien.

 

Pensif. On s'en va.

Sur le trottoir d'en face, cet homme qui lave les vitres d'un pressing, je le reconnais : il doit compléter ainsi son boulot de serveur à la Piaule. Je le salue.

 

Je m'approche hésitant avant de lancer finalement :

 

- Et le Patron, ça va ?

 

Silence. Le bras resté en l'air, il m'interroge :

- Quel patron ?

- Celui de la Piaule, José ! Il avait des soucis de santé la dernière fois que je l'ai vu...

 

De façon inattendue, il reprend son travail. Ses mains nettoient mais sa bouche dit :

 

- José est décédé en novembre. Justement le 11 novembre, le pauvre s'en est allé.

 

Ses mains n'ont pas entendu, les vitres s'éclairent. Il revient complètement à lui :

- La Piaule est ouverte tous les jours sauf aujourd'hui. C'est le jour de fermeture hebdomadaire.

 

 

La main de mon fils est un noyau dans la mienne tandis qu'on s'éloigne.

 

Vie et mort au bistro.

Comme les vagues sur le feu.

 

 

 

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Publié dans Fil au-delà

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