Le monde à l'envers
- Allo, Monsieur C... ? Je suis Jean-Yves, je travaille pour la Sofrès et je voudrais savoir si vous acceptez de participer à une enquête téléphonique. Vous acceptez ?
- ...
- Cela nous prendra entre 10 et 15 minutes. Vous acceptez ?
Chez moi, il y a de l'eau qui bout et des pâtes qui viennent d'y plonger.
Des spaghettis n° 8. Onze minutes.
- Oui. J'ai 10 minutes.
- Alors allons-y. Ce sondage nous a été commandé par l'Assedic à propos de son offre de services.
Les Assedics ? 22 ! Moi qui résidait dans l'anonymat et le hasard en tant que composant unitaire d'un échantillon représentatif, j'adopte cette posture qui s'empare de vous, qui que vous soyez, lorsqu'un policier vous demande vos papiers, lorsqu'un chirurgien se dirige vers vous qui rendez visite, toujours vous dont le nom déchirait le silence lorsque le professeur cherchait la tête brûlée qui répondrait à sa question.
Méfiance, donc.
- Utilisez-vous les services que l'Assedic met à votre disposition en composant le 0812 12 12, répondez par a, tout à fait, b, plutôt vrai, c, peut-être et enfin d, jamais ?
Je peux pas m'empêcher. Je dois réfléchir à la question avant de répondre. Je sens qu'on a peu de temps. Parce qu'il a son quota, parce que j'ai mes pâtes, parce qu'on entend dans mon silence ses conditions de travail. Mais quand même : "peut-être" comme choix de réponse pour un institut statisticien... La méfiance et l'urgence me poussent au a. Tout à fait (comme devrait le faire tout indemnisé des Assedics ?).
- Tout à fait.
- Merci Monsieur C... Passons à la question suivante : lorsque vous utilisez les services de l'Assedic en composant le 0812 12 12, vous obtenez généralement l'information que vous recherchez ? Répondez par a, tout à fait, b, plutôt vrai, c, peut-être et enfin d, jamais.
Il va me laver le cerveau comme ça tout le long du questionnaire ? C'est que moi, JE NE VEUX PAS connaître par coeur le numéro des Assedics. Ni les quatre réponses à chaque question !
- Dites...
- a, tout à fait, b, plutôt vrai, c, peut-être et enfin d, jamais
- Dites, Jean-Yves (je m'adresse à l'homme). Je suis d'accord pour répondre à vos questions mais épargnez moi leur contenu commercial et rigide.
- Pardon ?
- Je continue à vous répondre à condition que vous ne répétiez pas systématiquement les slogans, les numéros de téléphone et la liste exhaustive des réponses.
- Je suis désolé, je ne peux pas faire ce que vous me demandez.
- D'accord... vous devez respecter des consignes. Je vous demande simplement de couper les choses inutiles, vous comprenez ?
- Ecoutez, Monsieur C..., je suis une procédure qui doit être rigoureusement respectée (!). Notre travail est contrôlé.
- Okay, vous êtes écouté. Alors voilà, je le déclare aussi à vos supérieurs, vos supports de sauvegarde des appels pour preuve, je refuse de répondre à vos questions sauf si les videz de leur... dépersonnalisation (!!!).
- ...
- ...
- Lorsque vous utilisez les services de l'Assedic en composant le 0812 12 12, vous obtenez généralement l'information que vous recherchez ?
- ...
- Répondez par a, tout à fait, b, plutôt vrai, c, peut-être et enfin d, jamais.
Ca va pas le faire... On n'est qu'au début du questionnaire et il est évident que c'est une chance que la vie ne m'ait pas fait rencontrer Jean-Yves avant.
- Vous n'avez pas compris ce que je vous ai expliqué ?
- JE NE PEUX PAS !
Ne sort-il pas de la trame d'enchaînement, là ? L'ivresse de la sortie de route, il continue :
- Ecoutez, Monsieur C... Je vous ai demandé si vous aviez 10 à 15 minutes à consacrer à mes questions, vous avez accepté alors jouez le jeu et répondez à mes questions sans les commenter, je vous prie.
Il s'énerve ? On est toujours sur écoute au moins ? Je n'avais jamais songé que ce peut-être pour protéger le client... En attendant l'arrivée des gendarmes, il ajoute :
- Je suis à mon travail, je ne fais pas ce que je veux. Vous, vous êtes à la maison, vous ne travaillez pas, ça vous coûte quoi de me consacrer 10 minutes sans réfléchir ?
Il est fou.
Qu'est-ce que l'Assedic va faire des résultats d'une enquête réalisée par ce type ?
Soudain, de la méfiance je passe à la paranoia : quelle conséquence pour les chômeurs, à long terme ? Vive le cinquième élément, je conchie définitivement l'alphabet de ses réponses :
- Jean-Yves, on va arrêter là.
- ...
- ...
- Vous êtes méchant.
Au secours !
- Depuis un an que je travaille, j'en ai déjà eu 2 dans votre genre.
- Jean-Yves ?
- Monsieur C... ?
- Au revoir.
- Monsieur C..., une dernière chose ! La prochaine fois qu'on vous demande de répondre à un questionnaire, dites non.
Les pâtes trop cuites passent définitivement au second plan.
Mes pensées rejoignent cette nébuleuse perplexe qui abrite les expériences dont je n'arrive pas à percevoir le côté positif. La dernière en date, avant que Jean-Yves n'y apparaisse en trombe, c'est cette mendiante déguisée en femme voilée afin d'attirer un nouveau segment marketing.