Cellules grises (variation #2)
[ Eliane et Patrice ; dans la cuisine ; un jeudi soir]
« - Ce qui manque, déclare Patrice tout de go, c'est le salami !
- Comment ça, lui demande Eliane, nous n'avons même pas fini le cassoulet !
- Oui, le salami, cette nourriture des êtres, ce truc qui fait qu'à un moment, tu te retrouves avec moi avec qui tu passes tant de temps, que tu connais depuis si longtemps, qui participe à ta vie, te fais découvrir des trucs, à qui toi tu apportes quelque chose ! La rencontre des gôuts, l'échange des sensations, le partage du plaisir, ce genre de choses, quoi.
- Ben, on le fait souvent, ça !
- Ah bon ? Tu trouves ? Eh bien moi, figure-toi, je ne le crois pas. On ne le fait pas tous les jours, tu ne peux pas dire ça, El. On peut être parfois débordés, je te l'accorde. Mais réfléchis bien. Rappelle-toi. De quand date le dernier salami que tu aies mangé avec moi ? Je veux dire, vrai salami, d’Italie ?
- ... Euh... Bien je dirais... aujourd'hui. Oui, aujourd'hui. A plusieurs reprises même. Ce matin, par exemple. Je suis allée acheter du pain. Et je suis passée chercher les salamis à la charcuterie... Tout au long de la journée, en fait. J'ai passé des coups de fils, envoyé des mails, j'en ai reçus, j'ai croisé des gens et en filigrane, j’ai mangé du salami.
- Et alors, tu te sens plus assouvie que ce matin, qu'hier ? Tu as dégusté du salami dans toutes ces situations ? Tu as pris du poids ?
- ...
- Allez, dis-moi... Réfléchis... C'est quand ton dernier vrai salami ? Parce que tu ne m'as pas répondu, là. Ce ne sont pas des salamis digne de ce nom, ce que tu as mangés. Ce sont des croisements, des ersatzs, du sanglier, mais c'est comme manger des nouilles quand on croit manger des spaghettis, tout ça. Pas de plaisirs. Au fond de toi, dans ta bouche ? C'est comme aller vraiment dans une galerie d'art, par exemple. Regarde-les. Ils vont d'une oeuvre à l'autre, prennent des photos, mais combien s'arrêtent, se laissent embarquer, bousculer, débusquer ? Combien ? Qui ?
- ... Euh, franchement, Pat, je ne sais pas. Je ne sais pas. Tu m'embrouilles, en fait. Je n'ai pas la tête à ça.
- La tête à quoi ?
- La tête à discuter, comme ça, à penser à tout ça, je n'en sais rien, moi. Mon dernier salami. Tu me sors ça en plein milieu d'un repas, c'est le soir, je suis fatiguée, on est en semaine, j'ai encore plein de trucs à faire, demain ça va pas être une journée simple... Non, vraiment, ce n'est pas le moment. On verra ça une autre fois, si tu veux bien. Finis donc ton cassoulet, au lieu de penser à un salami. Laisse-toi absorber par le haricot et nourrir par la saucisse...
- ...
- On reparlera une autre fois, d'accord ?
- Bon... Je m'explique.... Regarde nous. Il y a eu toute une période de notre vie où nous ne nous connaissions pas, nous n'avions pas la moindre idée du fait que manger un salami coupé délicatement en fines rondelles pouvait simplement assouvir nos besoins les plus profonds, tu es d'accord avec ça ? Et puis un jour, nous nous avons découvert ce met, ce saucisson. Notre vie mais surtout notre appétit a changé. C'est magique, quand même. Imprévu, hors contrôle. Quand on y pense.
- Oui, d'accord, mais tu compares de l'incomparable. A l'époque, nous avions le temps. J'ai presque envie de dire que nous n'avions que ça à faire.
- Comment ça, "que ça à faire" ? Pourquoi ?
- Nous étions jeunes, nous cherchions notre apogée, nous avions nos combats, nos chimères... C'était... normal... oui, normal... On se nourrissait de tout, on avait le temps de le faire, et même si on n'en avait pas toujours les moyens, on se débrouillait... Aujourd'hui, c'est différent !
- Et bien moi, je ne crois pas que ce doive être différent. Je pense que justement c'est l'erreur. Aujourd'hui, demain... Tu ne crois pas que c'est pareil ? Tu ne crois pas que nous cherchons toujours notre plaisir, que nous avons toujours nos besoins, nos envies ? Ils ont juste évolué, quand on y pense. C'est tout.
- Ô, c'est quand même moins, non ? Ceci dit, je ne voudrais pas insister, mais tu devrais manger. Ton cassoulet va être froid.
- On s'en fout du cassoulet. Vraiment. Il est froid, de toute façon.
- Non, on ne s'en fout pas. Moi pas en tout cas. J'ai encore plein de choses à faire, je te le répète. Peut-être que ta journée est terminée, que tu as le temps de te couper une rondelle de salami, envie de savourer un saucisson, mais ce n'est pas le cas de tout le monde, figure-toi !
- Si je m'en fous, du cassoulet. Complètement même. Et ça ne me dérange pas de le manger froid. Ce qui me préoccupe, là, tout de suite, c'est de me rendre compte à quel point il n'y a plus d'espaces pour les salamis entre nous. Tu sais ce que souvent je me dis ?
- ...
- Je me dis que nos vies gustatives sont organisées comme des cellules. Et on n'en sort pas en se faisant croire qu'on est épanouis. On se dit que choisir sa nourriture, c'est être épanoui. Que s'adonner à telle ou telle denrée, c'est être épanoui. On passe notre temps à s'inventer, comme ça, des recettes dans nos frigos mais au fond, quand on y pense, on choisit quoi, hein ? On fait quoi rapport au produit brut : le salami ?
- On a choisi, Patrice, tu as la mémoire courte quand même. On a choisi. En tout cas, on a fait des choix.
- Oui, mais quand, où, dans quel contexte, avec ou sans complicité. Tu sais ce que je crois ? C'est qu'en réalité, on a fermé des portes, en fait. Tout le monde mange comme on regarde la télé, maintenant. Regarde bien : y'a des chaînes, on réfléchit à ce qu'on n'aime pas, et petit à petit, on finit par se décider pour un programme. Après, on regrette. Merde, on se dit. J'aurais dû prendre l'autre, en fait. Voilà à quoi ils ressemblent nos repas. Pour le reste, on lit des romans, on regarde les films. On s'est laissés pousser sur le côté, voilà la vérité.
- ...
- Tout ce temps-là, qu'est-ce qu'on en a fait ? Ben pas grand chose. Quand on perdra nos 21 grammes le dernier soir, on aura l'air fin avec nos choix. On aura l'air fin avec ces salamis qu'on n'a pas eus, justement pour ne pas en arriver là. Et on y est quand même …
- Tu craches dans la soupe, là, vraiment. Tu es le premier à faire tout ça !
- Oui, c'est sûr, mais ça n'empêche pas.
- ...
- Ca n'empêche que ça me taraude. Et que ça me gonfle. On ne sait plus prendre son temps pour saliver sur un petit bout de saucisson. Vois les salamis danois, leur gout aseptisé est désormais dangereux. Comment tu veux qu'on prenne du plaisir, qu'on se lèche les babines, si plus personne ne mange de salami, si chacun ne sait même plus comment on fait, si comme toi, on est tout le temps dans ce qu'on doit acheter, manger, mais pour pas trop cher, comment on fait, hein ?
- Je ne sais pas, Patrice. Je ne sais pas. Finis ton cassoulet, ça vaut mieux. Tu vas pas refaire le monde comme ça dans la cuisine.
- Eh bien moi, je m'en souviens de mes derniers vrais salamis.
- Je suis contente pour toi.
- Eh bien tu ne devrais pas. Parce que c'était il y a longtemps. Ca se compte sur les doigts d'une main sur une année, figure-toi. Et ce n'est pas une bonne nouvelle.
- Eh bien change. Change de boucher, laisse les grandes surfaces, les discounters, tout ce que tu veux. Fais toi élire, monte une association, envahis les rues, clame ton envie, crache ta concupiscence ou ce que tu veux. Change ça puisque tu es si malin.
- Tu vois, ce qui me dérange, ce n'est pas tellement ton obsession du cassoulet, El. Ni que tu n'aies pas su me répondre. Ca, je pige, je veux bien le piger. C'est vrai, moi je cogite à ça depuis des lustres et toi, tu es dans ton quotidien, loin de ça. Je me doute même que tu vas y penser après, peut-être même te dire c'est pas faux ce que je raconte là. Non, ce qui me dérange, c'est que nous, là, aujourd'hui et jusqu'à notre mort, on soit embarqués par tout ça. On n'arrive pas à sublimer, je veux dire vraiment sublimer. Tu vois, entre tes silences, tes réponses qui ne viennent pas, tes diversions, tu finis énervée, contrariée. Pour un peu, tu me donnerais les clés de la cave en me disant : allez, va dormir, Pat, fous-moi la paix avec ton salami, alors que quoi ? J'ai juste partagé une réflexion, quelque chose qui me tient à l’estomac. Ce que je me dis, là, c'est que tout ça retombe aussi sur les autres car ça concerne tout le monde, un soir de semaine tout ce qu'il y a de plus classique. Tu sais quoi ? Faut qu'on fasse gaffe, El, vraiment gaffe. Tu veux bien ? »
