Tue même

Publié le par LChe


Il n'y avait pas de raison particulière, en tout cas, rien d'extraordinaire qui de mon point de vue justifiait une telle débauche d'énergie pour une bouderie, à vue de nez.

Quoi qu'il en soit, il ne voulait pas venir manger.


Au moment de passer à table.


Casus belli que je cherchai à éviter à tout prix coûte que coûte si possible.
Je négociai avec brio : il se résolut à rejoindre la cuisine.

« Juste pour te faire plaisir ».

L'affaire n'était pas réglée...


A l'âge de 8 ans, 4 mois et 9 jours, T. découvrit la grève de la parole.
A priori, un succès libéral.
Méfiance.


Nous, on a parlé, à table.
Plus que d'habitude, du coup, et du boulot.

Lui ne pipait toujours mot.

Il n'y avait aucune agressivité tandis que nous dînions : il avait adopté une bulle et l'avait invitée en tête à tête tandis que nous profitions du nôtre, inopiné.

Je voulus cependant écourter cette nouvelle possibilité pour l'avenir ; sentencieux sous couvert de complicité, je m'interrogeai à haute voix sur la suite de : « Je ne suis pas un héros ». Il prit un stylo pour répondre sur un post-it qu'il me remit : « mes fo pas me cole à la peau ».

Il n'était manifestement pas disposé à quitter la partie.


Nous échangeâmes encore quelques phrases pointues. Je préparai un post-it avec au verso « oui » et au recto « non » mais il ne m'écrivit aucune question.


Il restait muet comme interdit,
portant à bout de bras cette bulle d'adolescence,
du haut de son mètre trente-huit,
3053 jours après ce premier cri prémonitoire.


Las, il ignore que du haut de mon sommet atteint, 14536 jours ne suffisent pas à comprendre et accepter l'agonie d'une connaissance qui meurt en ces heures et qui dit que non, le triomphe du cynisme, la place qu'aura Anita née lundi dernier dans nos vies, la crise déferlant sur nos grèves, la disparition de son(s) vivant(s) de ma grand'mère, ces futurs pluriels qui font que les jeunes sont jeunes, cette trentaine qui minaude comme une vieille fille, Tiphaine, ces amitiés qui dépendent des forfaits.

J'eus envie de lui dire, à lui qui nous prive de sa parole, qui rompt le silence de ses silences, j'eus envie de lui crier soudain, dans la paix voulue de nos repas, aussi fort qu'il ne parlait plus : « Dans la vie, c'est chacun pour soi au bout du compte. Prends garde : tu n'es pas la personne la plus importante pour moi. La personne la plus importante pour moi, mon fils, je crois que c'est moi. »

Mais je me tus.


On en reparlera le 18 mai 2040. 
 

 


Ca, c'est vraiment toi
Téléphone, Dure Limite, 1982



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Publié dans Perceault et Lanceval

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