Fils tordus

Publié le par LChe



Je suis né dans un pays qui alors était la France, la France qu'ailleurs les Alliés libéraient du joug nazi.

Mes parents ont quitté le grenier que constituait l'Algérie, ont divorcé (c'était rare et scandaleux à l'époque) et j'ai grandi dans un quartier pauvre d'une ville d'Alsace, une Alsace qu'aujourd'hui encore quelque imbécile croit allemande.


Comme j'étais vif, j'ai trouvé une place de commis à 14 ans.
Comme j'avais un corps aussi bien fait que ma tête, je me suis fait une place auprès des hommes qui y travaillaient et auprès des femmes qui s'ennuyaient en les attendant.

La centaine de francs que je gagnais servaient à garnir la table de mes frères et de ma mère qui ne m'aimait pas. Quelques années de servitude plus tard, le mariage m'offrit le moyen de les laisser à leur sort.


Je me libérais d'eux en épousant une charmante jeune fille que sa famille aimait mais qui ne pouvait choisir sa vie - comme c'était normal alors. Nous nous retrouvâmes bâteaux ivres et nous laissèrent nos foyers à leur maigres braises.

En mai 68, nous abandonnâmes la faculté pour rejoindre le Sud.
La pénurie d'essence se traduisit par une grossesse involontaire.
Notre fils naquit peu après nos diplômes, finalement obtenus.



Comme j'étais vif, je devins le meilleur employé de ma société.
Comme j'avais un corps aussi bien fait que ma tête,
je contribuai à la libération des femmes : tandis que la mienne s'entichait de notre rejeton, je donnais et redonnais aux autres femmes le sens du plaisir.

Je me hissais sur leurs formes comme je gravissais les échelons dans la société qui m'avait vu entrer commis et qui maintenant me nommait directeur.

J'avais une 504 blanche qu'on appelait le sucre.


Mon épouse n'était pas heureuse, elle tomba malade.
Elle disait que l'enfant était triste et cela lui donna la force de me quitter.

Tant pis pour elle.


Je me réfugiai dans le travail et dans l'orgasme, toujours plus à ma portée.


J'en ai eu, des femmes...


Mon statut d'homme libre et entreprenant les attiraient.
Ma cour les comblaient ; elles comblaient mes nuits.

Un jour, je montrai à mon fils une boîte à chaussure dans laquelle j'avais conservé la photo de quelques-unes d'entre elles. Il sembla impressionné.

J'étais... comment dire... fier d'avoir un fils ?


Je ne le voyais pas souvent -sa mère était maladivement méfiante à mon égard et sans doute le croyait-elle en danger quand elle me le confiait.

Cela n'arrivait pas souvent.


Je m'en accommodais.


Ma position sociale atteignit son sommet.


Je dominais tellement mon sujet que j'aimais plusieurs femmes chaque semaine : l'une pour son corps, une seconde pour son intelligence, une troisième pour sa sensibilité, une quatrième pour sa folie, et une cinquième pour son imprévisibilité, etcaetera.

Le week-end, je me laissais libre d'en rencontrer d'autres.


Mon fils grandissait et me semblait fragile. Je voulais l'aider, lui donner des conseils mais l'adolescence moderne empêche toute transmission venant d'en haut. Il apprendrait -j'avais bien appris, moi.



Les années volaient comme mes cheveux mais les femmes avaient toujours le même âge, elles restaient belles et désirables.

Mon fils devint un jeune homme et je le fis entrer dans ma société.
J'étais content de moi.  Lui me remercia à peine !


La famille est un poison.

A l'époque également, je voulus me rapprocher de mes frères que je n'avais vus adultes. Ils posèrent une condition : qu'avant je revois notre mère. Lorsque je l'appelai, elle me répondit texto -alors que quarante ans étaient passés : "Ah, je me souviens de vous. J'ai beaucoup souffert lorsque vous êtes né".



Les années 90 ont changé la donne. Je compris que l'heure était venue de quitter cette entreprise qui m'avait fait passer de tout en bas à tout en haut. J'y laissais mon descendant -quel symbole.

L'ingrat.

Lorsqu'il se maria, je voulus le prévenir : pourquoi s'enchaîner ?
Il ne supporta pas mon avis.

Il a fait son expérience, cela n'a pas duré.
Pour la suivante, il dût se méfier : il ne me la présenta jamais.
Et il coupa les ponts.

Je décidai de le laisser suivre son chemin.


C'est comme ça.


Il m'a écrit, il y a quelques années, pour m'annoncer que je suis grand-père.

Grand-père !
Moi ? ! ?

Quelle horreur.



Voilà tout.



Je ne le vois plus depuis 12 ans déjà.


Il est devenu fier.

Un peu comme moi au bout du compte.




L'autre jour -samedi, c'était mon anniversaire.


C'est curieux : pour la première fois, j'aurais aimé qu'il m'appelle.






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Publié dans Fil au-delà

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