La trilogie de l'oxymore

Publié le par LChe


A table, à l'improviste, entre deux discussions beaucoup plus importantes -le choix du chat et la citation japonaise sur laquelle porte le devoir du soir en ce second jour de CE2, le fils a demandé à son père :

 
  - et pourquoi ton père et ta mère ils se sont séparés ?


câpres



C'était il y a 35 ans et je n'en parle jamais.

En 8 ans ensemble, j'ai très rarement mentionné mon père - son grand'père.
Je ne le vois plus depuis bien avant que naisse son petit-fils. Je l'ai informé de sa postérité par courrier. Il m'a répondu en citant de devoirs qui m'incombaient alors : je ne l'ai en rien reconnu.

Si je n'ai que rarement mentionné mon père à mon fils, c'est qu'il n'y pas grand'chose à lui en dire. Je veux dire : des choses qui le regardent.

J'ai intacte l'image de mon parent co-fondateur, j'éprouve les sentiments d'un enfant pour un de ses créateurs.

Un peu comme l'herbe qui considère la voûte étoilée.
Sauf que terre à terre lui importent plus les soleils des jours.


Lorsque j'en ai parlé depuis qu'on est trois, j'ai tenté de ne pas mettre de pathos sur cette incroyable amnésie de fait. Je n'ai souhaité ni l'occulter, ni lui donner plus d'importance qu'elle n'a.

Qu'elle n'a aujourd'hui dans la droite ligne d'hiers.


De mon père que je n'ai pas vu depuis des lustres reste pourtant entière la place. Une place nette, peut-être une place vide mais une place. Un grenier sans malice, des combles dans lesquelles les questions que j'avais envie de poser résonnent depuis et pour toujours.


C'était l'avant-dernière fois qu'on s'est vus.
Je lui avais enfin posé une de ces questions que j'avais envie de poser.

Et cette grande aura s'était mise à sangloter.

Et spontanément, je l'avais pris dans mes bras.


L'instinct paternel,
oxymore et résurrection.


A table, à l'improviste, entre deux discussions beaucoup plus importantes -le chat sera noir et les devoirs accomplis, mon fils m'a ainsi demandé :

   - et pourquoi ton père et ta mère ils se sont séparés ?


Comment formuler la réponse à un enfant ?


Et qui doit le formuler ?

L'enfant que j'étais a des réponses que le mien aujourd'hui ne pourrait absolument pas comprendre. Ce serait comme devoir résumer une pièce de théâtre à quelqu'un qui vient d'apprendre à lire.

L'adulte que je suis a donc dit :

   - ma maman et mon papa n'étaient pas heureux ensemble. Mon père était très actif, très déterminé, voulait toujours faire quelque chose et tout le monde devait le faire. Mais ma mère, elle, n'avait pas envie des mêmes choses. Or à l'époque, les hommes étaient plus autoritaires, ils pouvaient décider beaucoup plus de choses, même quand ce n'était pas juste. C'était comme ça, à l'époque, et c'était comme ça pour tout le monde. Alors comme ma maman n'arrivait pas à être heureuse et aussi parce qu'elle n'arrivait pas s'occuper de moi aussi bien qu'elle le voulait, ils ont décidé de se quitter.

Tout simplement.


Artéfact réflexe,
j'ai rajouté :

   - Je n'ai pas été malheureux qu'ils se séparent. En fait, c'était plutôt comme si  disparaissait de ma vie de tous les jours un adulte qui m'apportait plus de contraintes que de bonheurs.

Je me suis étonné d'entendre cette dernière phrase.

Distillé voilà sans doute la crème de mon chagrin.


fleur de câpre


Mon fils a enchaîné :

   - je n'aime pas ça



Je l'ai regardé : il considérait un câpre qu'il venait de trouver dans ses pâtes.


Moi, j'aime beaucoup les câpres.




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Publié dans Perceault et Lanceval

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