Putain de mission

Publié le par LChe


« Il y a des journées qui sont extraordinaires. Celle-ci commença par une beau ciel bleu et une température presque estivale. Le rendez vous était fixé depuis hier à 15:30-16:00. Pour m'y rendre, il me faudra un peu moins de 2 heures, ce qui me fait partir à 13:30. Un dernier petit café, on arrête de gamberger, je cherche mes clefs, je ne les trouve pas, je remonte je redescends, fouille dans un tas d'habits jonchant le divan. Je  fouille toute les poches, je les trouve, A... m'embrasse une dernière fois ? Je pars tout seul et pourtant déterminé. La circulation est dense et je file tranquille l'esprit ailleurs. Coup d'arrêt un bouchon de 8 km, qui titille mes nerfs, 1 heure à attendre et le temps qui passe. Le stress monte : je ne vais quand même pas arriver trop tard et passer mon après midi à rouler. De l'air, il me faut de l'air. 1,2 3 4 5 6 7 et de 8, le moteur vrombit et je roule à tombeau ouvert : on m'attend. J'arrive enfin à Wissembourg, le téléphone sonne. C'est Pascal qui me dit que je vais devoir prendre mon mal en patience, je lui dis tout de suite que je vais arriver dans quelques minutes, est ce que cela va aller ? Le bruit est assourdissant. Il raccroche. J'arrive à Schweighofen où il y a la fête du village et les déviations qui vont avec. Je me gare comme tout ceux qui vont à la fête et je n'y vais pas. Je presse le pas. Je sens qu'il n'y a pas de raison de le faire et pourtant je me dépêche. J'arrive enfin, il y a un monde fou, ça sent la friture et la Bratwurst. Je progresse vers le dernier hangar et je demande à un guichet comment trouver Pascal. On le recherche dans la foule et me dit que c'est le gars qui court en combi grise et orange. Je le suis dans le hangar et je me présente :

 - Je suis T...

- Ah, salut T... on vient louper un Load mais c'est pas grave, on prendra le prochain.

- On se retrouve quand ?

 - Dans une demi heure, reste dans le coin

Il repart en courant et je décide de m'offrir une Linzertorte et un café. Le trafic aérien est intense, le meeting bat son plein et les avions décollent les uns après les autres. Voilà Pascal qui revient et qui me demande d'enfiler un combinaison bleu. Elle est un peu petite mais je m'y glisse. Il m'explique comment cela va se passer en commençant par la banane : on cambre les reins, on met la tête en arrière, on plie les jambes, genoux serrés, les pieds vers les fesses. Et quand on me tapera sur l'épaule, je ferais comme si on me disait : "haut les mains." Jusqu'ici tout baigne, je signe un papier au cas où, j 'enfile un harnais et on me présente mon moniteur Hervé. Il me demande si c'est la première fois. Et bien ouais, c'est pas parce qu'on à 40 ans qu'on ne peut plus avoir des premières fois, non !? merde !!! Il s'équipe et notre avion atterrit. Je commence à avoir une boule dans le ventre, la Linzertorte ne passe pas, me dis-je !  Dès que l'avion est à l'arrêt, on se précipite dedans. Le temps est compté. On est un dizaine alors qu'il n'y a guère de la place que pour 6. On s'imbrique les uns dans les autres et on décolle. Pas de cabine pressurisée, la tôle et les rivets sont apparents. Le bruit des moteurs couvre les rares commentaires, tout le monde est concentré et on monte. L'altimètre de la demoiselle collée à moi indique 500 m et je ne bande pas. La carlingue gémit et on se sent parti pour une expédition genre pôle nord. L'altimètre indique 1000 m. Le paysage des Vosges du Nord est superbe, il est 18:15 et la lumière est parfaite. Parmi le vacarme ambiant, je lui explique que je suis informaticien et lui est militaire. Il en a déjà fait 1400, lui. L'altimètre indique 1500m, 2000m et nous passons au travers des cirrus, il est à 2500m et tout le monde commence à s'agiter. Hervé m'accroche à lui, 3000 m. Je mets mon casque genre casque de Rugby molletonné (aller mon ptit T... dirait couderc) et la tension est palpable même chez les plus chevronnés. 3500 m, on se souhaite tous un bon saut. Les dernières directives et l'ordre de passage. 3800m, la porte s'ouvre, l'air froid s'engouffre et pourtant on a du mal à respirer. Ceux en solo s'arc-boutent sur la porte et se lâchent les uns après les autres. 4000 m et je m'avance vers la porte, on avance sur les fesses, je n'ai pas peur, je ne pense à rien, je sors les jambes, ma tête est vide, on fait un dernier mouvement et on se précipite dans le vide. Nous tombons à une vitesse vertigineuse, je fais la banane, Hervé nous stabilise et il me tape sur l'épaule : " haut les mains". On vole, c'est enivrant, grisant, fantastique, le vent fouette nos visages et vers 1500 m, il ouvre et on se sent tirés vers le haut. Waouh .....


Avec le parachute d'ouvert, le bruit s'est calmé et on descend tranquilles. Je prends rapidement les commandes, le temps d'un ou deux virages. Il les reprend et je ne me sens pas trop bien tout d'un coup. Cette fichue Linzertorte, il me demande si je vais bien, je lui dis pas trop. Il me dit de bien respirer mais rien n'y fait, je pars ... Je le sens enlever mes lunettes et dégrafer mon casque et puis plus rien...... black-out

 

Je suis assis parterre, on vient d'atterrir. Je me lève tout blême, il me demande si ça va, je lui dis que oui. On traverse la piste en courant. Je suis éprouvé mais heureux, encore un peu sous le choc : je fais maintenant partie des gens qui savent pourquoi les oiseaux chantent.

 

J'ai quarante ans et quelques mois et un ami cher m'a demandé il y cinq ans ce que j'aimerais bien avoir réaliser d'ici à mes quarante ans. Je lui ai écrit :

- Reconquérir ma femme
- Voir mes enfants grandir et en être conscient
- Apprendre à peindre
- Continuer à écrire
- et sauter en parachute....

Putain de mission. »



Ce texte est un mail perso
qui gardé pour moi n'aurait été qu'égoïsme.

Merci à T... et surtout : bravo !
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Publié dans Post hérité

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