Like to Virgin
A titre exceptionnel, on s'est offert une sortie shopping.
(1 120 000 000 résultats sur Google pour shopping en 0,08 secondes)
(1 120 000 000 résultats sur Google pour shopping en 0,08 secondes)
Avec on, je veux dire : tous les trois ensemble.
Un couple 1+1=3. Papa, maman, fiston. Deux actifs et un enfant scolarisé.
Comme si aucun de nous n'avait rien d'autre à faire.
Comme si c'était normal.
On a fait du shopping.
(1 120 000 215 résultats sur Google pour shopping en 0,07 secondes)
J'ai apprécié trouver dans le même magasin des chaussures pour deux d'entre nous.
J'ai savouré ne pas avoir pensé une seconde à regarder leur prix.
Vérification faite a posteriori, j'ai jubilé d'être entré dans un magasin pas cher.
Après ces émotions inhabituelles, nous avons décidé de nous restaurer.
Sur le pouce, pointant vers
L'exceptionnel ne se fait pas à moitié.
Un style, un concept. Le même sur chacun de 5 des 6 ou 7 continents.
Rassurant, équivalent. Mondialement reconnaissable (no more words : No Logo).
Un endroit branché pour les jeunes.
Pour les très jeunes.
Bien qu'un client sur deux ici ait une cigarette qu'il agite comme une baguette d'orchestre, la moyenne d'âge de la trentaine d'attablés d'avachis doit être de 16 ans.
Les serveurs ont vingt ans. Ils semblent bien vieux à côté d'eux.
Le personnel est sympa : il y a eu beaucoup de monde à midi mais ils vont "nous faire quelque chose à manger avec ce qui reste". Le petit veut du Sprite mais le premier des 4 serveurs qui s'est occupé de nous explique que c'est ringard -en plus de n'être pas bon à son goût. Va pour une limonade alors ! Et puis un croc-chèvre (sic). Un plat du jour, LE plat du jour. Le seul qui reste, quoi. Et pour nous à boire ? Un verre de vin, une carafe d'eau, merci.
C'est bizarre, tous ces ados qui se réunissent ici...
Y font chier, ils enfument mon gamin.
C'est très mauvais pour la santé, c'est su, c'est dans la loi mais cela n'empêche pas la moitié d'entre eux de faire du bouche à bouche fumeux avec l'autre moitié. Faut comprendre, ils viennent à peine de commencer... Et puis aussi : ce n'est pas là la crème de la révolte : ce ne sont ici que des graines. Des graines dont c'est une première sortie de terre. Peut-être le premier endroit de leur vie où leur(s) parent(s) ne les savent pas être. Le premier décor de leurs choix tout à fait personnels.
Au café Virgin.
La culture du plaisir -sans virgule entre les deux concepts.
Les serveurs ont vingt ans. Ils semblent bien vieux à côté d'eux.
Le personnel est sympa : il y a eu beaucoup de monde à midi mais ils vont "nous faire quelque chose à manger avec ce qui reste". Le petit veut du Sprite mais le premier des 4 serveurs qui s'est occupé de nous explique que c'est ringard -en plus de n'être pas bon à son goût. Va pour une limonade alors ! Et puis un croc-chèvre (sic). Un plat du jour, LE plat du jour. Le seul qui reste, quoi. Et pour nous à boire ? Un verre de vin, une carafe d'eau, merci.
C'est bizarre, tous ces ados qui se réunissent ici...
Y font chier, ils enfument mon gamin.
C'est très mauvais pour la santé, c'est su, c'est dans la loi mais cela n'empêche pas la moitié d'entre eux de faire du bouche à bouche fumeux avec l'autre moitié. Faut comprendre, ils viennent à peine de commencer... Et puis aussi : ce n'est pas là la crème de la révolte : ce ne sont ici que des graines. Des graines dont c'est une première sortie de terre. Peut-être le premier endroit de leur vie où leur(s) parent(s) ne les savent pas être. Le premier décor de leurs choix tout à fait personnels.
Au café Virgin.
La culture du plaisir -sans virgule entre les deux concepts.
En attendant, mon amour et moi, nous sommes les plus vieux ici.
Ce ne choque personne sauf moi (ce qui est encore plus choquant à y mieux penser). Je me console en regardant le fruit de notre amour, le benjamin de l'endroit.
Ce ne choque personne sauf moi (ce qui est encore plus choquant à y mieux penser). Je me console en regardant le fruit de notre amour, le benjamin de l'endroit.
On nous sert ! La limonade est un produit Virgin. C'est pour ça, le Sprite... Le verre de vin rouge est glacé. La carafe d'eau est finalement un grand verre. Le marketing a ses secrets d'anciens.
On a faim et on est servi, c'est là l'essentiel.
On a faim et on est servi, c'est là l'essentiel.
Il y a des écrans qui diffusent les clips, les bandes annonces et les présentations des produits vendus ici.
Un troupeau d'ados s'est installé à quelques mètres.
Autant de filles que de garçons. Un couple officialisé, un en cours avec un challenger de chaque sexe en embuscade, une hystérique et un dernier qui semble vraiment timide et qui ne parle jamais. Il s'est assis dos aux écrans, ce qui l'accablera de plus en plus, lui dont les regards ailleurs sont autant de mots qu'il n'arrive pas à glisser dans les échanges qui fusent autour de sirops de toutes les couleurs. Les paquets de cigarettes posés là sont tous remplis. Ils viennent d'être achetés et disparaîtront probablement avant le retour chez les vieux. Pourvu qu'ils soient jetés et non fumés en trois heures.
C'est bon, finalement, ce que nous mangeons.
Juste à côté, un rendez-vous vient de débuter. Ils sont beau tous les deux. Leur tête-à-tête est sans doute celui de rôles principaux dans leur lycée. Il a un casque de moto cross posé à ses pieds et un pantalon qui tombe pratiquement sous son caleçon. Elle est harmonieuse, elle a quelque chose. Ils parlent, tournent sans cesse leur tête, leurs yeux virevoltent. Ils ne finissent jamais leur phrase, ils ne vont pas au bout de leurs idée, ils se sourient à la place. Ils sont là pour contractualiser l'union de leur image. J'imagine aisément ce que chacun trouve à l'autre. Mais je me dis que la vitesse empêchant toute pose et donc toute observation construite sur l'observation contribue énormément à la cécité des amoureux.
Je prendrai un dessert. Je lis la carte à T. qui se décide pour la tarte du jour.
Il a confiance et n'est pas difficile. Le fruit n'est pas précisé et je crains que le jour date d'hier.
De l'autre côté, l'animation du troupeau reste constante. Le garçon timide l'est à ce point que je m'interroge : peut-être a-t-il simplement mauvaise vue. Or pour cette sortie, il a laissé ses lunettes dans sa chambre, exprès. Il a soigné son look. En fait, il ne voit rien de rien. D'ailleurs c'est pour cela qu'il s'est assis dos aux écrans. S'il regarde ailleurs, c'est pour ne pas imaginer sur le visage des autres sa gêne à lui. Il regrette de ne pas être resté devant l'ordinateur.
Ils fument clope sur clope. Peut-être se racontent-il que c'est au bout de 7 ans que les poumons deviennent noirs quand tu fumes, c'est un docteur qui a dit ça à ma mère. Je les scrute en devinant lesquels de ces êtres si joyeux tirent une tronche abominable à la baraque.
Aux pommes, la tarte du jour.
Quant à mon sucre liégeois, il est également chocolaté.
Un seul café, il est pour la délibérément privée de dessert.
Le rendez-vous d'à côté est interrompu par un balourd qui demande à son copain s'il charbonne. Il répond qu'il n'a pas besoin de fille(s) en ce moment. Elle ne sourcille pas, elle détourne le regard.
Son regard qui tombe sur mon portable avec lequel je suis en train d'essayer de faire une ou deux photographies de ces jeunes qui me désolent comme les vieux me désolaient quand j'avais leur âge.
Voilà en effet quelques minutes que j'essaye de prendre une ou deux images qui pourraient accompagner un billet que je pourrais faire sur cette plongée exceptionnelle dans le monde de la culture du plaisir.
Je cherche à saisir le mouvement de leur agitation, la détermination de leur personnalité - ils sont de l'herbe qui vient de percer le béton et qui découvre enfin le grand jour. Est-ce que des pixels peuvent restituer la tension de leurs muscles à peine sortis des chaînes, la fermeté de leur apparence, impressionnante comme une nouvelle peau de chèvre sur un djembé.
Un balourd vient de casser leur plan et de mon portable, elle remonte le bras et me fixe. En moins de temps qu'il n'en faut à Google pour proposer 1 120 480 résultats à la recherche de sites évoquant le mot shopping, elle fait mine de se cacher en me lançant :
Merde.
Je réalise qu'il serait vain de lui expliquer que si je focalisais effectivement sur cette jeune personne, c'était pour saisir mouvement, détermination, tension et fermeté d'un groupe social que l'organisation de la société m'a fait ignorer jusqu'à ce jour, exceptionnel plutôt deux fois qu'une.
C'est facile d'être adulte face à un adolescent. Adolescent, du latin adolescens, participe présent substantif de adolescere, « grandir, se développer ». Adulte en est le participe passé.
L'expérience, seulement l'expérience, donc, pour faire la différence.
A son : « C'est moi que vous prenez en photo ? », justifié et pertinent, j'ai laissé de côté l'indifférence, évité le courroux, ignoré l'humour et sorti le métalangage :
Cette fille a résolument quelque chose : elle s'est redressée, confuse. Elle n'a sans doute pas choisi sa réaction mais elle avait parfaitement compris ce que je voulais dire : tu as tellement l'habitude d'être au centre du monde que tu as cru me voir sur la lune, conçois-tu que ta planète fait partie d'un système solaire lui même inclus dans une galaxie qui en compte des milliards et que pour faire l'univers, il faut des milliards de galaxies ?
Un troupeau d'ados s'est installé à quelques mètres.
Autant de filles que de garçons. Un couple officialisé, un en cours avec un challenger de chaque sexe en embuscade, une hystérique et un dernier qui semble vraiment timide et qui ne parle jamais. Il s'est assis dos aux écrans, ce qui l'accablera de plus en plus, lui dont les regards ailleurs sont autant de mots qu'il n'arrive pas à glisser dans les échanges qui fusent autour de sirops de toutes les couleurs. Les paquets de cigarettes posés là sont tous remplis. Ils viennent d'être achetés et disparaîtront probablement avant le retour chez les vieux. Pourvu qu'ils soient jetés et non fumés en trois heures.
C'est bon, finalement, ce que nous mangeons.
Juste à côté, un rendez-vous vient de débuter. Ils sont beau tous les deux. Leur tête-à-tête est sans doute celui de rôles principaux dans leur lycée. Il a un casque de moto cross posé à ses pieds et un pantalon qui tombe pratiquement sous son caleçon. Elle est harmonieuse, elle a quelque chose. Ils parlent, tournent sans cesse leur tête, leurs yeux virevoltent. Ils ne finissent jamais leur phrase, ils ne vont pas au bout de leurs idée, ils se sourient à la place. Ils sont là pour contractualiser l'union de leur image. J'imagine aisément ce que chacun trouve à l'autre. Mais je me dis que la vitesse empêchant toute pose et donc toute observation construite sur l'observation contribue énormément à la cécité des amoureux.
Je prendrai un dessert. Je lis la carte à T. qui se décide pour la tarte du jour.
Il a confiance et n'est pas difficile. Le fruit n'est pas précisé et je crains que le jour date d'hier.
De l'autre côté, l'animation du troupeau reste constante. Le garçon timide l'est à ce point que je m'interroge : peut-être a-t-il simplement mauvaise vue. Or pour cette sortie, il a laissé ses lunettes dans sa chambre, exprès. Il a soigné son look. En fait, il ne voit rien de rien. D'ailleurs c'est pour cela qu'il s'est assis dos aux écrans. S'il regarde ailleurs, c'est pour ne pas imaginer sur le visage des autres sa gêne à lui. Il regrette de ne pas être resté devant l'ordinateur.
Ils fument clope sur clope. Peut-être se racontent-il que c'est au bout de 7 ans que les poumons deviennent noirs quand tu fumes, c'est un docteur qui a dit ça à ma mère. Je les scrute en devinant lesquels de ces êtres si joyeux tirent une tronche abominable à la baraque.
Aux pommes, la tarte du jour.
Quant à mon sucre liégeois, il est également chocolaté.
Un seul café, il est pour la délibérément privée de dessert.
Le rendez-vous d'à côté est interrompu par un balourd qui demande à son copain s'il charbonne. Il répond qu'il n'a pas besoin de fille(s) en ce moment. Elle ne sourcille pas, elle détourne le regard.
Son regard qui tombe sur mon portable avec lequel je suis en train d'essayer de faire une ou deux photographies de ces jeunes qui me désolent comme les vieux me désolaient quand j'avais leur âge.
Voilà en effet quelques minutes que j'essaye de prendre une ou deux images qui pourraient accompagner un billet que je pourrais faire sur cette plongée exceptionnelle dans le monde de la culture du plaisir.
Je cherche à saisir le mouvement de leur agitation, la détermination de leur personnalité - ils sont de l'herbe qui vient de percer le béton et qui découvre enfin le grand jour. Est-ce que des pixels peuvent restituer la tension de leurs muscles à peine sortis des chaînes, la fermeté de leur apparence, impressionnante comme une nouvelle peau de chèvre sur un djembé.
Un balourd vient de casser leur plan et de mon portable, elle remonte le bras et me fixe. En moins de temps qu'il n'en faut à Google pour proposer 1 120 480 résultats à la recherche de sites évoquant le mot shopping, elle fait mine de se cacher en me lançant :
- C'est moi que vous prenez en photo ?
Merde.
Je réalise qu'il serait vain de lui expliquer que si je focalisais effectivement sur cette jeune personne, c'était pour saisir mouvement, détermination, tension et fermeté d'un groupe social que l'organisation de la société m'a fait ignorer jusqu'à ce jour, exceptionnel plutôt deux fois qu'une.
C'est facile d'être adulte face à un adolescent. Adolescent, du latin adolescens, participe présent substantif de adolescere, « grandir, se développer ». Adulte en est le participe passé.
L'expérience, seulement l'expérience, donc, pour faire la différence.
A son : « C'est moi que vous prenez en photo ? », justifié et pertinent, j'ai laissé de côté l'indifférence, évité le courroux, ignoré l'humour et sorti le métalangage :
- et vous, vous êtiez en train de parler de quoi ?
Cette fille a résolument quelque chose : elle s'est redressée, confuse. Elle n'a sans doute pas choisi sa réaction mais elle avait parfaitement compris ce que je voulais dire : tu as tellement l'habitude d'être au centre du monde que tu as cru me voir sur la lune, conçois-tu que ta planète fait partie d'un système solaire lui même inclus dans une galaxie qui en compte des milliards et que pour faire l'univers, il faut des milliards de galaxies ?
Un peu raide mais c'était pour la bonne cause.
J'ai poursuivi ma mise au point sans remords -un film peut être gâché par les dernières images.
Un nouveau serveur nous a apporté l'addition cinq minutes plus tard.
Le balourd a précédé de peu le départ de son copain.
Elle s'en est allée elle aussi.
Forcément (Duras lex, sed lex).
Trois garçons d'un tout autre genre, des skaters, ont rapidement occupé leur table.
On a bien mangé, finalement.
Et pour pas cher, somme toute.
La culture, du plaisir.
Publicité