Holonique

Publié le par LChe

 

Il y avait deux pigeons, sur le quai de la gare d’Ostiense.

 

Le plus blanc, le plus voyant, s’est approché le premier.

Mais il manquait de caractère et s’est rapidement éloigné.

Le second, sans doute le plus laid, boiteux qui plus est, m’a alors regardé.

Ses yeux oranges disait son envie et j’ai pensé :

« Si tu viens jusqu’à moi, ce que je mange est à toi »

Il a zigzagué jusqu’à mes pieds et je lui ai loyalement donné ce que je tenais.

 

 

Hier, c’était un jour de rendez-vous.



Le premier, dans la matinée, pour le troisième entretien avec la Piccione Bianco. Où il s’agissait d’affronter le directeur du personnel, afin "d’encadrer" le contrat qui nous lierait sachant obtenu l’accord des responsables de la recherche et de la production, rencontrés précédemment.

Le second, en fin d’après midi, pour le deuxième rendez-vous avec la Graustaub. Le directeur général en personne voulait me voir après que son vice (-directeur) m’ait trouvé bien comme il faut, deux jours plus tôt.

 

Ca fait depuis la mi-février que je suis en tractation avec la Piccione Bianco.

J’avais passé une belle heure de blablabla-tchatchatcha avec le directeur de la recherche qui m’avait exposé son projet Jobvillage où je pouvais m’insérer en tant que créateur-tenancier de la chose informatique. A l’issue de notre rencontre, nous nous étions félicités de nos bons feeling réciproques et il m’avait dit qu’il me rappellerait de retour de ses vacances, qu’il prenait la semaine suivante. La chose était entendue, quoi qu’il en soit.


Deux semaines plus tard, je commençais un peu à m’impatienter.

Un accident de ski est vite arrivé. J’ai donc téléphoné à la Piccione Bianco où l’on m’a rassuré : mon homme était revenu sain et sauf, mais il était bougrement sollicité. J’ai laissé un gentil message au secrétariat et, par précaution, les secrétaires n’étant pas toujours payées comme elles le voudraient, j’ai répété mon gentil message sur un mail à lui directement adressé.

 
Deux nouvelles semaines plus tard, j’étais carrément énervé. Je n’avais pas été rappelé. J’ai donc envoyé un courrier électronique exprimant mon étonnement d’être laissé sans nouvelle, particulièrement de la part d’une société dont la vocation est d’offrir de l’information à ceux qui cherchent du travail (car c’est aujourd’hui un bizness ; le social n’est plus ce qu’il était).

Et puis, tant qu’ont y était, j’ai pleuré dans les jupons d’une copine qui justement était la super amie du directeur de la production, qui lui doit un service depuis leur jeunesse : c’est  elle qui lui appris à nager, ce qui en Italie prend une toute autre dimension que dans le territoire de Belfort.
 
Par elle qui s’était entretenue avec lui, j’ai donc appris que le temps passait très vite.

Un mois pour un candidat n’a rien à voir avec un mois pour un responsable.

Comme quoi, si un candidat à l’emploi a l’impression que personne ne pense à lui, c’est parce qu’effectivement aucun responsable du recrutement ne pense à lui.

C’est dingue comme dans le monde de l’entreprise, on a toujours l’impression qu’il y a le feu.

Ce qui, en tant que badaud, est très moyen à vivre.

 
Bref, mes deux directeurs se sont excusés dans un mail (qui m’est parvenu avec deux jours de retard parce que leur serveur UNIDATA avait des problèmes [sic]). Et l’un d’eux -tiens, justement, celui qui n’aurait pas su nager sans l’aide de ma copine, me demande dans ce courrier de prendre contact avec lui parce qu’entre temps (c’est marrant comment il se passe finalement quand même pas mal de trucs au cours d’un mois), ils avaient changé la procédure de recrutement et que dorénavant, les candidats devaient passer 2 (deux) entretiens avec les responsables. Dont lui, donc.

Va pour un second entretien.

Le temps de trouver une date, deux semaines supplémentaires passent.

Je fais l’entretien avec lui.

Ca se passe, comme d’habitude : très bien. Ce qui, on l’a compris, ne veut rien dire du tout. Surtout qu’il me dit à l’issue de notre heure de blablabla-tchatchatcha que pour lui tout est okay. Tel directeur, tel collègue.
 

Cependant ... je dois le rappeler le lendemain sur son portable pour qu’il me confirme mon embauche (car okay + okay n’est pas forcément égal à okay ?).

 

C’est là qu’apparaît la Graustaub.

Pour l’anecdote, Camilla est un très joli bébé de presque huit mois. Elle est née 3 jours avant T. Ils se sont rencontrés sans bien réaliser l’événement, il y a 5 mois, lors d’une promenade sur le Lungomare.

 

Les parents de Camilla habitent Santa Marinella. La maman est de Pise et le papa, d’Ostia. La maman est sympa, le papa, informaticien. Le jour de notre rencontre, il m’a immanquablement parlé de son boulot. Je n’avais que vaguement écouté dans la mesure où L. et sa femme évoquaient quelque chose d’autrement plus important : l’évolution de notre espèce par l’exemple de nos productions respectives.
 
 
Les promenades possibles à Santa Marinella pour quelqu’un qui joue de la poussette se comptant sur les doigts de la main, T. et Camilla se sont retrouvés nez à nez, il y a quinze jours.
 
 
Les sujets de conversations à Santa Marinella, pour quelqu’un qui joue de la poussette se comptant sur les doigts de l’autre main, la maman de Camilla promit de parler à son homme de ma recherche d’emploi.

Le soir, il m’appelait. Je lui envoyais mon curriculum via mail.

Le lendemain, il me répondait qu’il avait transmis mon cv à Maurizio Sapora, son directeur général.

Qui était vivement intéressé.

Merci, j’ai l’habitude.

Serais-je en train de découvrir que derrière la courtoisie il n’y a rien de concret ?

Bref, tout ça pour dire que le jour où je dois rappeler la Piccione Bianco pour avoir confirmation de mon embauche, j’avais justement un rendez-vous avec le Signor Giovanni Giatti, directeur opérationnel de la Graustaub.

Il faut dire que j’étais un peu perplexe par rapport à cette société.

Giovanni Giatti m’avait appelé une semaine auparavant pour me fixer rendez-vous et comme je n’avais jamais entendu parler de son entreprise, j’en avais profité pour lui demander comment il avait eu vent de ma petite personne vu que je ne leur avais jamais envoyé de CV. Il n’avait pas su me répondre précisément sur le coup, se contentant d’un quasi mafieux : « nous avons un ami en commun ». Voilà  ce qui peut arriver à qui envoie son CV via internet. Vivement les offres d’emploi sécurisées !

Le moral du candidat à l’emploi avant un entretien a beaucoup de points communs avec celui du courtier en bourse. Il oscille sec. Ainsi au réveil, j’étais quelque peu gêné de devoir me rendre à ce rendez-vous avec le Signore Giatti en fin de matinée. Car j’attendais l’okay final de la Piccione Bianco, jour de gloire s’il en est. J’avais d’ailleurs décidé de passer l’entretien avant d’obtenir la confirmation de mon embauche dans l’autre boîte, histoire de rester concentré ».
 

N’empêche, je suis tout de même allé à la Graustaub un rien détaché. Ce qui vous donne, soit écrit en passant, ce côté inaccessible qui excite les recruteurs.

Arrivé sur les lieux parfaitement ponctuel (vieux principe qui résiste vaillamment au cours des choses), durant la minute passée dans la salle de réception à attendre mon interlocuteur qu’on allait informer de mon arrivée, j’en ai profité pour jeter un oeil sur les notes de service à  l’intention du personnel, ostensiblement affichées à la vue du plus grand nombre -engagement qualité oblige. Les notes de services donnent généralement le ton de l’entreprise.

L’on y découvre comment la direction s’adresse à ses collaborateurs et ce qu’elle estime important de lui communiquer (restrictions ou opportunités, invitation à la plus grande communication ou rappel à la nécessaire confidentialité, et caetera) et de là, métaphoriquement, on peut en déduire le cadre général. Au hasard de ma lecture, je découvris ainsi réunis dans une même phrase les noms de Giovanni Giatti (que j’allais rencontrer) et de Maurizio Sapora.

 

TILT !

L’ami en commun, mais c’est bien sûr, c’est le père de Camilla !

Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien, j’étais en train de chercher le rapport entre Mozart et Kubrick, deux noms de serveurs mentionnés à l’affichage, quand Giovanni Giatti vint me chercher. D’entrée de jeu, il m’expliquait que cela faisait à peine deux mois qu’il était dans l’entreprise. Entreprise dont la politique est basée sur la flexibilité et les desiderata des collaborateurs. Il y en a qui veulent travailler beaucoup, d’autres moins.

Il y en a qui partent trois mois en vacances parce qu’ils aiment les voyages. D’autres qui travaillent pour plusieurs sociétés. C’est à chacun de voir, bizness permettant.

Tiens !

Il me parle de moi. Il connaît mon parcours -soulignons qu’en général, ce n’est pas parce que votre interlocuteur tient votre CV en main qu’il s’en souvient- et me propose un poste axé sur la formation portant notamment sur un produit spatiale et spécial très en vogue par les temps qui courent- et ils courent (Business Object, pour les gourmands), un poste mâtiné de consulting sur la conception, l’analyse, la méthode, toutes ces choses que curieusement j’aime dans l’informatique.

Tiens !

Pour conclure cette heure exquise de rêve à haute voix, il me demande si je suis contre le temps partiel ?

Quoi ?!?

Parce qu’il y a des gens qui sont contre ?

Moi, non. Ca tombe drôlement bien, sa proposition : nécessité faisant loi, j’avais perdu le réflexe de négocier du temps libre lors de mes dernières parties de cartes avec les recruteurs.

Mais il y a le okay de la Piccione Bianco dans l’air.
 

Je presse le pas à mon interlocuteur : combien et quand ? Il a compris que je suis pressé. Il m’assure de provoquer au plus vite le second entretien, avec le Big Boss et puis nous nous sommes salués cordialement. Ce qui fait toujours plaisir, au delà de l’expression. « Tout cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin ». Candidement donc, j’ai alors appelé l’ami de mon amie sur son portable. Il me demanda d’abord de le rappeler car il était dans le train. Mais Hosanna ! il précisa tout de même qu’il avait obtenu le okay final. Sur quoi, sur un mouvement par moi initié, nous nous mîmes à scander « génial» à  tour de rôle. Il fallait cependant qu’il m’entretienne de quelque aspect administratif. Pour cela, je devais prendre mon bien en patience et attendre qu’il me rappelle ...

Ca fait toujours étrange d’être stressé par une bonne nouvelle.


C’est moi qui l’ai rappelé, quelques longues heures plus tard.


Le premier coup de fil a été lamentable. A cause des tunnels.

Car il était toujours dans le train, de retour sur Rome (où l’on finit par venir ou revenir).

Le second coup de fil n’a pas arrangé les choses.

Je l’entendis m’expliquer que je devais désormais rencontrer le directeur du personnel.

Avec lequel nous allions complètement et définitivement fixer mon contrat.

C’est à dire ?

Le type de contrat et le salaire.

Coi, quoi.


Putain, mais c’est déjà  suffisamment pénible de parler tout le temps de fric (freak), si en plus, il faut répéter trois fois la même chose à trois personnes qui sont sensées travailler ensemble !

 
Moi, je dis qu’à ce stade, ça sent la stratégie pour mater le candidat à l’emploi.

Et là, je monte sur mes petits chevaux (fort de notre proximité de Tarquinia).

Bon gré (mon interlocuteur), mal gré (moi), nous fixons ce trente millième rendez-vous au surlendemain. A onze heures. On n’est pas des sauvages, tout de même.
 

C’est là que réapparaît la Graustaub.

Le lendemain, on m’informe que le Signor Giatti s’est mis en quatre pour accélérer le cours des événements et a réussi à me dégoter un rendez-vous avec le Big Boss, à 16 heures, le lendemain.

 
Le lendemain du lendemain et le surlendemain de la veille ne font qu’un.

 
Le lendemain en question, c’était hier !

 

Hier était un jour de rendez-vous.


 
L’histoire peut enfin commencer.



Le directeur du personnel de la Piccione Bianco avait une drôle de cravate, un regard bizarre et la cinquantaine sportive. Il a commencé par me redire ce que je savais désormais mieux que lui, vu ses efforts pour m’expliquer les temps qui courent, la morale du marché, son intelligence et sa gloire. Durant une heure, il m’a fait un petit show que j’émaillais vaillamment des pépites de mes commentaires, histoire de m’affirmer et -pourquoi pas ?- de lui faire comprendre que j’aimerais bien qu’on progresse et pour finir en apothéose avec « Mais j’y pense, on pourrait en fait vous proposer tel type de contrat, plus avantageux »

Un spectacle bien rodé.

Las, depuis le début, j’essayais de lui faire comprendre que je savais ce qu’il allait me proposer puisque c’était justement ce que j’avais déjà  négocié (et obtenu) deux fois auparavant.

Le problème, avec les gens qui se gargarisent, c’est les postillons.

A force, on a l’impression d’être un postillon soi-même.

Pour en finir, je lui ai fait résumer la situation. To be sure to be sure.

J’appris alors qu’il allait faire des projections (de salive ?) et qu’il me les communiquerait au cours de la semaine suivante. En cas d’accord, nous nous rencontrerions une nouvelle fois, pour signer.

En voilà un qui mériterait une purge au Synthol pur.

Merde alors. On a beau être bien disposé, très motivé et mieux : intéressé, il y a des limites à l’incompréhension. Surtout quand on a passé la barrière de la langue, ce qui en principe devrait être le plus dur mais qui en l’occurrence ne mérite même pas d’être mentionné.
 

J’avais devant moi trois heures environ avant le rendez-vous (décisif ?) suivant à l’autre bout de la Capitale.

Rome étant une ville très ouverte et le printemps étant officiellement déclaré, je décidai de traverser le centre à pieds.

Le tourisme pouvait encore sauver la journée.


J’ai commencé par visiter San Giovanni in Laterano. C’est une des quatre églises clef pour le Jubilé – les pélerins devant cette année-là, pour obtenir rémission et prénotation, franchir les seuils des églises en question (à genoux de préférence). Rien de mal. Un peu coffre fort à mon goût.

Ensuite, le Colisée.

Une affaire rondement menée.

Dix mille lires l’entrée.

Superbe tout de même.


Puis le Forum Romain.

Beau et con à la fois.

Beau parce que l’Histoire, con parce que des américanisants partout, même debout sur les ruines.

L’émotion qu’on ressent doit avoir quelque chose de celle de Charlton Heston dans la planète des singes, quand il découvre le bras de la Statue de la Liberté, sur la plage.

 

Pour finir, le Campidoglio.

Histoire de l’avoir vu.

Tout ça, sous un soleil caniculaire.

Je me dis parfois que ma technique Col-roulé pour les entretiens a ses limites.


Comme il me restait une heure malgré tout cela, j’ai poursuivi ma lecture courante. L’Histoire de la Grèce Antique, un des 18 volumes rédigés par Indro Montanelli, le journaliste italien du siècle passé, encore vivant et actif.

 
Puis il fut 16 heures.

A la réception de la Graustaub, je constatai qu’il n’y avait pas de nouvelle note de service. On en avait en revanche enlevé une. Ce que c’est que la mémoire, tout de même.


Alors arriva le Big Boss.

 
Cent vingt kilos de sympathie et d’intelligence, au bas mot. Big Boss, vraiment.

Dans son bureau, des tableaux de peintres bien un peu partout.

Il me propose un oeuf en chocolat pour commencer. Je décline l’invitation, évidemment. Les dents tachées de brun, ça le fait moyen ! Nous rejoint le Signor Giatti, toujours impeccable sur lui. Le Big Boss, lui, est habillé casual. Il est souriant, me dit pourquoi ma candidature l’intéresse et m’expose ses plans pour moi. Formation, c’était entendu. Et Recherche.

Ah ?

 
Il a tilté sur un mot que j’avais mis dans mon cv à propos de ma dernière activité.


« Holonic »


 
Ca s’écrit avec un H en anglais et sans, en Italien. Ca n’existe pas en Robertien.

 
A part un mathématicien de ma connaissance, je pensais être le seul à connaître ce mot très fun.
 

Erreur ! Big Boss est un fervent partisan du concept « holonic». En marge de la formation, serais-je intéressé par une activité de recherche à  ce sujet, à ses côtés ?

 
Passons sur le détail de l’entretien. Il m’a refait le coup de l’entreprise à visage humain et m’a proposé un contrat cohérent avec son discours.

Comme à chaque fois durant mes entretiens, je négocie mon absence durant la dernière semaine d’avril, n’omettant pas de signaler que grand’maman fêtera ses 90 ans. Quel plaisir de partager cette allègre nouvelle et d’observer les gens réagir in situ.

Big Boss m’a plu et vice versa. Nous nous revoyons mardi pour signer.

 

Ce qui est drôle, c’est que le gars qui va me chaperonner et dont je vais reprendre les activités de formation, c’est un voisin.

Il habite Santa Marinella.

C’est le père de Camilla.

 

Il y avait deux pigeons, sur le quai de la gare d’Ostiense.

 

 

Rome, mars 2001

 

La gare d'Ostiense [ Rome, Italie ]

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Publié dans Le monde dû travaille

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